Vers le visible… Entretien avec Julie Enckell Julliard

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Rudy Decelière, Installation constituée de piezos d’après un détail de Jakob Matthias Schmutzer (1733-1811), Tête de saint Jean-Baptiste (détail), Musée Jenisch Vevey

A l’occasion de la sortie de l’ouvrage Toward Visibility, Exhibiting Contemporary Drawing, 1964-1980 / Vers le visible, exposer le dessin contemporain, 1964-1980, dirigé par Julie Enckell Julliard, l’Agenda du dessin contemporain a souhaité s’entretenir avec la directrice du Musée Jenisch à Vevey (Suisse).

Agenda du dessin contemporain : Julie Enckell Julliard, après avoir été Conservatrice d’Art moderne et contemporain au Musée Jenisch Vevey entre 2007 et 2012, vous y êtes nommée directrice en 2013. Docteur en histoire de l’art, vous avez assuré le commissariat de nombreuses expositions consacrées à des artistes contemporains : Alain Huck (en 2006), Denis Savary (2007), Balthasar Burkhard (2008), Silvia Buonvicini, Ante Timmermans, Rudy Decelière et Manon Bellet. En 2011, vous avez organisé l’exposition « Voici un dessin suisse ». Dans votre projet muséal, vous insistez sur la spécificité du musée Jenisch, « un musée pour les oeuvres sur papier », c’est-à-dire la gravure et le dessin, ces deux médiums représentant plus de 95% du fonds des collections du musée. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la programmation artistique du musée, ainsi que sur ses diverses missions?

Julie Enckell Julliard : L’histoire de ce musée, l’arrivée de plusieurs fonds de dessins anciens, modernes et contemporains, ainsi que l’établissement du Cabinet cantonal des estampes, ont forgé l’identité de l’institution. Je construis la programmation des expositions sur ce socle. Mais quand je dis « un musée pour les œuvres sur papier », il me tient à cœur de faire comprendre au public que nous ne nous limitons pas à la feuille, au trait sur la page, mais au papier. C’est un territoire de création infini ; un support à travers lequel il est possible de lire l’histoire de l’humanité et le temps qui passe. Celui-ci peut être brûlé comme chez Manon Bellet, ou servir à l’édification de monuments comme chez Thomas Hirschhorn. Travailler avec le papier plutôt qu’avec de l’huile ou des matériaux comme le bronze ou le marbre, c’est un choix dont la portée est forte de sens.

Markus Raetz, La place des Trophées, 1980, carte postale, crayon et encre de Chine avec légers rehauts de blanc, 102 × 146 mm , Musée Jenisch Vevey

Au printemps, j’ouvre l’espace à un jeune artiste dont la démarche est, de près ou de loin, liée au papier, à la gravure ou au dessin. Les artistes réinventent les médiums, brouillent les frontières entre les catégories. Le musée devient alors un laboratoire ou un lieu d’expérimentation. L’été, nous organisons en général une grande rétrospective d’un artiste de renommée internationale (Markus Raetz en 2014, Ferdinand Hodler en 2015). A l’automne, nous offrons une relecture d’un artiste plus confidentiel (Pierrette Bloch en 2013, Claude Mellan cette année). Le tout dans le but de montrer les possibilités du dessin, de la gravure et du papier en général.

Les missions du musée ne se limitent pas aux expositions. C’est aussi un laboratoire de recherche, avec une équipe spécialisée, qui travaille activement sur les collections. Nous publions régulièrement des livres et des articles sur nos réflexions. Et nous achetons aussi beaucoup de dessins et d’estampes.

ADC : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le CROP (centre de recherche pour les œuvres sur papier)?

JEJ : Le CROP est né de cette volonté de ne pas limiter nos activités à la sphère des expositions et du « spectacle », mais de réfléchir de manière plus approfondie à nos objets de travail. Si je prends le chantier de numérisation des dessins et des estampes comme exemple, celui-ci n’a pas seulement pour but de rendre les œuvres visibles à travers la Toile. C’est aussi un moyen de créer une archive du patrimoine, une mesure de conservation préventive supplémentaire. C’est enfin le moyen pour nous de penser la classification, l’ordre des choses et surtout leur dénomination. Dès l’instant où nous nommons les œuvres, nous les limitons en quelque sorte ; il faut donc bien réfléchir avant de remplir une fiche d’inventaire!

ADC : Vous être également la directrice d’un ouvrage co-édité par le Musée Jenisch et la revue Roven à paraître très prochainement, « Vers le visible : exposer le dessin contemporain 1964-1980″. Hormis les articles scientifiques publiés par la revue Roven et les essais traduits d’Emma Dexter et de Christian Rattemeyer dans Vitamine D (2006) et Vitamine D2 (2013), il s’agit de l’un des rares ouvrages francophones visant à écrire une histoire du dessin au cours des dernières décennies. L’artiste Mel Bochner relate notamment, dans un texte inédit en français, l’histoire de la conception de l’exposition « Working Drawings and Other Visible Things on Paper Not Necessarily Meant to be Viewed as Art » qui a eu lieu en 1966 à la galerie de la School of Visual Arts de New York où il enseignait à l’époque. Une exposition considérée comme fondatrice de l’art conceptuel. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet?

JEJ : Ce projet s’est imposé à moi comme une nécessité au moment où j’ai commencé à travailler sur le dessin contemporain. J’avais besoin de comprendre d’où nous venions et comment le dessin, aujourd’hui si souvent montré comme une œuvre d’art en soi, avait acquis une telle légitimité. Je suis remontée à cette période de 1964-1980 pour recontextualiser la visibilité du dessin. J’ai travaillé avec différents chercheurs, dont les regards et les compétences se croisent dans le livre. C’est une manière de remonter aux sources du « dessin contemporain » mais aussi de comprendre l’histoire des expositions par la lorgnette de celle du dessin.

ADC : À l’heure de la numérisation, l’archivage et la documentation des expositions sont des questions cruciales qui se posent pour appréhender l’histoire de l’art contemporain et de son exposition. S’agit-il aussi d’une histoire des expositions? Pourquoi avez-vous choisi de ne pas aller au-delà de 1980?

JEJ : Plusieurs des grandes expositions sur le dessin sont bien sûr analysées dans le livre, comme « Drawing Now », organisée par Bernice Rose en 1976 au MoMA de New York. La date de 1980 correspond à celle la Biennale de Venise, qui vit alors le pavillon américain dédié au « dessin ». C’est une date symbolique, qui inscrit pleinement le médium dans l’une des plus grandes manifestations européennes dédiées à l’art. Elle fait écho à la première date, 1964, lorsque la Documenta III a dédié une section entière au dessin. Les parti pris curatoriaux visant à montrer du dessin sont motivés par des raisons radicalement différentes dans les deux cas : la lecture du livre et des essais respectivement consacrés à la Documenta III et au contexte américain permet de mesurer le chemin parcouru entre ces deux expositions et le fait qu’en 15 ans, le dessin contemporain a changé de statut et d’acception.

ADC : Il y aurait donc quelques personnalités, dorénavant historiques – vous citez dans votre essai Harald Szeemann (« When Attitudes become Form », 1969), Jean-Christophe Ammann (« Visualisierte Denkprozesse », 1970 ; « Mentalität : Zeichnung », 1976) et Zdenek Felix (« Diagrams and Drawings », 1972 ; « Konzept Kunst »,1970) – qui auraient donné une nouvelle visibilité au dessin en tant qu’oeuvre autonome?

JEJ : Le rôle des curateurs est fondamental en effet dans la légitimité que le dessin a acquise à cette période. Mais cela n’a pas été verbalisé comme tel. Harald Szeemann par exemple expose du dessin dans le but de se situer au plus proche des artistes et surtout sur un plan d’égalité avec eux. Le dessin incarne à ses yeux le point de convergence ou de liaison entre le curateur et le créateur. On observe d’ailleurs un phénomène d’identification entre le premier et le second : Szeemann, Ammann, etc, montrent et publient leurs notes, dessine ses catalogues d’exposition, écrivent à la main des commentaires à côté des œuvres présentées. L’idée de l’époque est d’aplanir les hiérarchies et le dessin permet d’exprimer cela. Le paroxysme du phénomène est à mon sens l’exposition intitulée Freunde, Friends, d’Fründe, que Szeemann organise avec Karl Ruhrberg à Düsseldorf puis à la Kunsthalle de Berne. Le catalogue exprime bien cette idée du rapport horizontal entre le curateur et les artistes.

ADC : Pensez-vous que le regard de ces curateurs dans les années 70 soit à l’origine de l’engouement pour le dessin aujourd’hui? Comment expliquez-vous ce phénomène?

JEJ : Ces initiatives ont permis un décloisonnement des médiums et ouvert les institutions à considérer le dessin au même titre que d’autres types d’œuvres. Les artistes ont alors réalisé que leurs dessins pouvaient faire l’objet d’une acquisition, d’une exposition, d’un livre etc. Il y a donc une valorisation du dessin qui s’en est suivie. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir qu’aujourd’hui certains artistes donnent à leurs dessins le statut de la peinture d’alors : ils optent pour des formats monumentaux, des encadrements onéreux, réalisent parfois même leur pièce avec des assistants. Le dessin est donc bien davantage dans le rang aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1970.

ADC : Cet ouvrage a fait l’objet d’une co-édition avec la revue critique Roven, lancée en 2009 par Marine Pagès et Johana Carrier. Que représente pour vous cette revue et quel est l’enjeu d’une telle collaboration?

JEJJ’avais déjà eu la chance de collaborer précédemment à deux reprises avec Roven. La dernière fois, Marine Pagès et Johana Carrier m’avaient conviée à écrire un texte de fond sur les carnets d’artistes. J’ai eu un plaisir fou à faire ce travail et à collaborer avec elles. Nous partageons une même exigence et une forme d’ouverture dans la manière de penser le dessin. Je leur ai ensuite naturellement proposé le projet Vers le visible, qui me semblait coller à leur ligne et prolonger leurs interrogations sur les formes du dessin.

ADC : Daniel et Florence Guerlain ont également apporté leur soutien à ce projet. Que cela représente-t-il pour vous?

JEJ : Le soutien de Daniel et Florence Guerlain a été capital pour la réalisation du projet et nous a entre autres permis de faire une version anglaise du livre. J’ai énormément apprécié la confiance que le couple nous a donnée, et aussi le fait qu’il se soit impliqué dans un projet historique sur le dessin. Cela a été une chance pour nous.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Toward Visibility, Exhibiting Contemporary Drawing, 1964-1980 / Vers le visible, exposer le dessin contemporain, 1964-1980, sous la direction de Julie Enckell Julliard, Musée Jenisch Vevey et éditions ROVEN, 2015, anglais/français.

Lancement le 9 octobre 2015 au 8 rue Saint Bon, 75004 Paris, de 18h à 21h.

Pratiques d’expositions – Présentation

Towards Visibility – Presentation

http://museejenisch.ch/

http://rovenrevue.blogspot.fr/