Salon Paréidolie – Entretien avec Paul Ardenne

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Paul Ardenne (DR)

Dans le cadre de la seconde édition du salon Paréidolie, qui ouvrivra ses portes les 27 et 28 août prochains au Château de Servières à Marseille,  l’Agenda du dessin contemporain, partenaire de l’évènement, a initié une série d’entretiens avec les divers acteurs du salon, afin de mieux en saisir tous les enjeux. Aujourd’hui, nous sommes allés à la rencontre de Paul Ardenne, Président d’honneur du comité de sélection.

ADC : Paul Ardenne, vous êtes Agrégé d’histoire, Docteur en histoire de l’art contemporain et maître de conférences à l’Université Picardie Jules-Verne d’Amiens. Par ailleurs vous êtes commissaire d’exposition et écrivain français. Membre de l’AICA-France, vous êtes l’auteur de nombreux essais, et collaborez depuis 1990 à des revues telles que Artpress, Beaux-arts magazine, L’Œil, Omnibus, Le Voyeur, La Recherche photographique, Figures de l’art, L’image, Parpaings, Visuels, Archistorm, L’Art même ou encore Synesthésie. Avez-vous une « histoire » particulière avec le médium du dessin, et si oui, quelle est-elle ?

Paul Ardenne : Non, pas spécialement. Même si j’ai moi-même beaucoup dessiné, avant l’âge de dix-huit ans. Je me destinais alors à l’ornithologie – une vocation bientôt contrariée – et il est d’usage, dans ce type de formation, que l’on dessine. Des oiseaux, donc. Très tôt, j’ai entrepris la rédaction d’un livre illustré sur les oiseaux d’Europe, que je n’ai d’ailleurs jamais terminé. Puis je suis passé à la photographie, de haut niveau, puis au cinéma. Avant d’abandonner tout rapport personnel de création avec l’image, pour des raisons que j’ignore moi-même. A cette époque, j’avais commencé à écrire, de la poésie, des romans, dès avant l’âge de vingt ans. Et j’ai cessé de dessiner.

Le dessin est pour moi une des multiples composantes de l’expression plastique, ni plus, ni moins. Pas de parti-pris. Aucune vénération particulière. Sinon ce motif d’intérêt, important cela dit, lié à la question de la liberté : le coût dérisoire du dessin, en termes de production, ainsi que sa totale accessibilité pratique et technique. Tout le monde peut dessiner, et à un moment ou un autre de sa vie, au demeurant, tout le monde dessine. Notamment quand vient le temps libre. Bien des jeunes retraités, ainsi, font l’expérience du dessin. Non pour retrouver le dessin d’abord mais pour éprouver un nouveau rapport au temps caractérisé par plus de disponibilité. Le dessin est un attrape-temps particulièrement fécond. Plus que la lecture, plus que la vision télévisuelle, plus que la consultation de l’ordinateur. Parce qu’il implique de toute façon la création, vous occuperiez-vous de ne faire que recopier une image qui n’est pas de vous en la dessinant.

ADC :  Parlant du médium pictural, avec Barbara Polla, dans l’ouvrage Peintures. Please, pay attention, please1, vous dites : « L’artiste fait sienne la diversité « médiumique » caractéristique de l’art post-moderne, un art ayant banni les différences de hiérarchie entre les différents médiums artistiques et intronisé la figure de l’artiste comme acteur multicartes – un acteur non désireux de se spécialiser dans un « genre » esthétique exclusif, et guère tenté par la fidélité aux serments esthétiques (…) L’important ? Moins l’œuvre à proprement parler que le modus operandi, un fragment de l’aventure de l’art que l’artiste entend rejouer et où il vient se fondre à sa mesure, aventure qu’il endosse en légataire universel d’un héritage approché à la faveur d’abord de son désir d’indexation, d’expérimentation et d’appropriation intime. » Or l’émergence puis la reconnaissance d’artistes ayant choisi le dessin comme médium de prédilection dans les années 90, tels que Raymond Pettibon, Robert Longo, Kiki Smith ou encore Ernest Pignon Ernest, a permis de « démocratiser » cette pratique restée jusqu’alors assez confidentielle. Il me semble que les artistes présentés dans le salon Paréidolie depuis trois ans font partie de cette seconde génération d’artistes qui a su imposer le dessin comme une véritable « signature ». Il y a encore dix ans le dessin était une pratique dénigrée dans le cursus des étudiants aux Beaux-Arts, et aujourd’hui sa spécificité suscite un engouement sans précédent. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

P.A. : Je ne suis pas aussi sûr que vous que le dessin, à un moment donné, ait été discrédité. Par le marché, oui. Par la critique, oui encore. Par les institutions, qui ne l’ont guère exposé en tant que tel, pour lui-même, oui enfin. Mais par les artistes plasticiens, sûrement pas. Tout plasticien dessine, met en forme par le dessin. Pour cette raison : la formalisation intellectuelle d’une création plastique ne peut se fixer aisément de façon mentale, il y faut un marquage, un signe. Le dessin est l’opérateur parfait de ce marquage et de ce travail de signalisation. Ce qui est vrai pour un artiste plasticien l’est aussi pour un architecte ou pour un scénariste, à travers le story-board. Les derniers modernes, c’est vrai, ont pu vilipender le dessin, qui pousse à la précision, à l’indiciel, leur choix allant souvent à l’expression pure, au « jeté » de la forme, comme il en va dans l’abstraction lyrique. De même dans le champ de l’architecture. Après 1968, au sein des écoles d’architecture françaises, on bannit le dessin, décrété réactionnaire. Pourquoi ? Parce qu’il pousseà l’organisation structurelle, à l’ordre et à ses impératifs de spectacle, en vrac – au décor. Les postmodernes voient les choses autrement. Les années 1980, de la sorte, réhabiliteront la peinture figurative et, avec elle, le dessin – qu’on pense à Garouste, à la pittura colta, aux artistes de la Transavantgarde, sans oublier la Figuration libre. Combas, les Di Rosa, Cognée… sont des dessinateurs autant que des peintres.

Une anecdote. Lorsque j’enseignais à Normale Sup Cachan en Arts plastiques et Arts appliqués, dans les années 1990, la vogue était au logiciel graphique, dans le cadre de l’émergence de la culture numérique. Plus question de dessiner. Tout tracé devait être fait au moyen d’une souris, et sur un écran. Résultat ? Les étudiants, du fait des limites, alors, de l’outil informatique, en sont arrivés à dessiner à la main et sur papier ce qu’ils voulaient dessiner sur l’écran… Le signe du caractère anti-contraignant du dessin, contre la hardness, la dureté de la création informatique, corsetée par l’élaboration logicielle et ce quelle implique de gestes obéissants de la part de l’opérateur.

En fait, si discrédit contemporain il y a concernant le dessin (un discrédit plus institutionnel que réel et concret), celui-ci tient en large part à la permanence mentale de la hiérarchie mise dans les arts. Depuis l’époque classique et ses classements académiques, le dessin souffre de la comparaison, par exemple, avec l’architecture ou avec la peinture. Cette propension académicienne a en faire un art mineur reste dans toutes les têtes, elle continue à nourrir notre inconscient théorique en matière d’art. Un des avantages du postmodernisme, qui n’a que faire des hiérarchies esthétiques, c’est le retour en grâce symbolique du dessin. . Vous peignez ? J’en suis fort aise. Eh bien dessinez maintenant – ou l’inverse, aucune importance, aucune différence de valeur.

ADC : Dans le même ouvrage, vous parlez de « La lutte contre l’image vulgaire », l’image de masse, intrusive, diffusée par les médias. Historiquement, le dessin, au même titre que le pamphlet, est l’une des premières armes de contestation politique. Il est par essence subversif et fondateur de l’esprit de protestation dès le XIXe siècle. Il a également accompagné les mouvements de la contre-culture dans les années 60, qui rejetaient la culture dominante et cherchaient à abolir les frontières entre l’art, la politique, la culture et la vie. Alors que nous traversons une période de trouble qui remet en question les fondements mêmes de notre civilisation, le dessin constitue-t-il toujours un contrepouvoir ?

P.A. : Il faut remonter plus avant, avec le graffiti, qui est aussi vieux que le monde. Le graffiti est un texte, souvent, mais très souvent aussi un dessin – un texte accompagné d’un dessin : le degré premier de la future bande dessinée. Les dessins subversifs de Daumier, de même, ont toujours un titre : alliance texte-image très opérante, très efficace, en l’occurrence ! Si le dessin, dans le graffiti et ses dérivés au sens large, illustre une réalité désignée, il est là aussi pour la définir, la cerner, lui donner un corps, un surcroît de visibilité, une essence sur-sensible. Dans le sens de la critique, en effet, bien souvent. Regardez les affiches de l’Atelier populaire des Beaux-arts de Paris, créées au printemps 1968 : le texte y est élémentaire, le dessin aussi y est élémentaire, or la somme de ces deux élémentaires produit un tout percutant, signifiant, d’une réelle puissance sémantique et d’attraction, tout à la fois.

Que le dessin constitue à ce jour, dans le champ culturel, un élément de « contreculture », je ne le crois pas. Certains aspects du dessin, oui sans doute, mais pas de manière proclamée ou caractéristique. Si le dessin a une force, c’est celle de permettre au sujet créatif de se rapprocher au plus près de lui. Le dessin est un médium d’implication qu’on va dire de proximité, plus que ne l’est la photographie ou la vidéo. Il est en ce sens-là proche de la performance : il ne peut exister sans une mobilisation intense du corps. Pas d’intermédiaire, ou si peu – la pointe du crayon, tenue au plus près des yeux, la main dans le trait. Cette force est-elle « contre-culturelle » ? Peut-être, oui. Dans notre société où le plus difficile est d’avoir prise sur nous-mêmes, et d’échapper aux conditionnements, à la domestication tous azimuts qui nous est imposée, passer du temps avec soi-même n’est sans doute pas loin d’être inadmissible.

ADC :  Vous êtes Président d’honneur du Comité de sélection du salon international du dessin contemporain Paréidolie, qui se tiendra les 27 et 28 août prochains à Marseille. Parmi les 14 galeries sélectionnées pour cette troisième édition, 7 d’entre elles sont françaises, et les 7 autres sont issues d’un pays européen (Allemagne, Espagne, Royaume-Uni, Suisse). Le salon s’agrandit mais reste toujours confidentiel, avec 3 galeries de plus qu’en 2015 et un fort taux de renouvellement, puisque 9 d’entre elles exposent pour la première fois au salon. Comment se sont opérés vos choix ? Quels sont les enjeux d’un tel événement dans la cité phocéenne, alors que Christine Phal a annoncé l’ouverture du Drawing Lab en janvier 2017 à Paris, un centre d’art privé dédié à la promotion et à la diffusion du dessin contemporain ?

P.A. : Paréidolie est avant tout un salon passionnel, et l’adjectif n’est pas galvaudé, croyez-moi. Le travail du comité de sélection, que j’ai eu l’honneur de présider, a été intense, avec des discussions acharnées. Quelle galerie plutôt que telle autre ? Le choix s’est fait sur les dessinateurs présentés par les galeristes, avant tout. Avec une intéressante expression de points de vue esthétiques divergents. De là, la variété de cette édition 2016. Quant au rayonnement de ce salon régional, ma foi, j’espère qu’il va croître. Le coût modique du dessin en termes de marché de l’art devrait y aider. Quant à l’initiative de Christine Phal, Drawing Lab, que dire sinon bravo ? Je la trouve tellement exceptionnelle et bienvenue que j’ai moi-même candidaté, avec le dessinateur Julien Serve, pour y présenter une exposition. Mon projet n’a pas été retenu mais peu importe, le niveau sera de toute façon excellent. Mon souhait : que cette initiative puisse s’inscrire dans le temps, se pérenniser, engendrer des initiatives du même type autre part qu’à Paris. A Marseille, qui sait ?

ADC : Pourriez-vous nous parler de vos projets en cours, à venir ?

P.A. : J’ouvre, en même temps que Paréidolie, la 6ème biennale d’Anglet, dont je suis commissaire, sur le thème « Rivage, rivages », une proposition qui fait la part belle aux questions du loisir, de la frontière et de l’écologie. Puis, le 8 octobre prochain, l’exposition « Love Stories », sur le thème de l’amour dans la photographie contemporaine, aux Photaumnales de Beauvais. Je publie aussi un livre sur la création contemporaine, Heureux les créateurs ?, aux éditions La Muette. Sous-titre : « L’art à l’âge postmoderne : ses amis, ses faux-amis, ses ennemis ». Tout un programme…

Barbara Polla et Paul Ardenne, Peintures. Please, pay attention, please, éditions Le Bord de l’eau, Bruxelles, 2010.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Portrait : Paul Ardenne, DR.

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