Salon Paréidolie – Entretien avec Keita Mori


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Bug report (Catenary), 2015, Fil de coton et fil de soie sur mur. Vue de l’exposition «FID PRIZE 2015», Galerie Catherine Putman, Paris. © ADAGP Keita Mori. Photo. Tagma Hiroki. Courtesy the artist and Galerie Catherine Putman, Paris.

Dans le cadre de la seconde édition du salon Paréidolie, qui ouvrivra ses portes les 27 et 28 août prochains au Château de Servières à Marseille,  l’Agenda du dessin contemporain, partenaire de l’évènement, a initié une série d’entretiens avec les divers acteurs du salon, afin de mieux en saisir tous les enjeux. Aujourd’hui, nous sommes allés à la rencontre de Keita Mori, artiste d’origine japonaise représenté par la Galerie Catherine Putman.

Le fil est le matériau de prédilection de Keita Mori, qu’il tend et colle sur le papier ou à même le mur. Les dessins qui en émergent créent des espaces inédits, animés par le mouvement de lignes extrêmement précises.

ADC : Keita Mori, vous avez étudié à la Tama University de Tokyo (la sculpture et les médias mixtes), aux Beaux-Arts de Paris et à l’Université Paris VIII (les nouveaux médias). Comment ces différentes approches académiques vous ont amené au dessin ?

Keita Mori : Quand j’étais étudiant en licence à l’Université de Tokyo entre 2000 et 2004, je ne pratiquais pas encore le dessin. Mon professeur faisait partie du mouvement post-Mono-Ha, où les artistes utilisaient des matériaux récupérés pour réaliser leurs œuvres (le Mono-Ha trouvait alors des correspondances en Occident avec l’Arte Povera et le Land Art). À cette époque je m’intéressais à la photographie, à la sculpture, à l’art conceptuel… Mais j’étais peut-être trop scolaire dans ma pratique. Mon mentor m’a donc encouragé à aller à l’étranger. Selon lui, il était difficile d’avancer en restant sur une île. Je suis donc venu à Paris en 2004 pour suivre un cursus à l’école des Beaux-Arts. J’étais vraiment surpris en arrivant : pas d’outils, pas de matériaux… Juste une chaise, une table, des étudiants qui fumaient… C’était très « intellectuel » et ça m’a vraiment fasciné. J’ai achevé mes études à l’Université de Paris 8, où j’ai passé deux ans à écouter beaucoup de théorie, ce qui m’a donné envie de conceptualiser ma pratique sous la forme d’un mémoire. J’utilisais déjà le fil au Japon, mais j’avais besoin de comprendre pourquoi.

La fin de mes études en 2011 a concordé avec la catastrophe nucléaire de Fukushima. Depuis que j’étais en France, je ne créais que des travaux conceptuels, immatériels. Après cet incident dramatique, j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose avec les mains. J’ai décidé de me lancer dans une pratique très spécifique qui réside dans l’utilisation du fil. J’ai voulu profiter des possibilités offertes par le dessin contemporain.

ADC : On retrouve beaucoup de grandes structures éclatées dans vos dessins, à mi-chemin entre des projections hyperréalistes et des cités imaginaires. Entretenez-vous un rapport particulier à l’architecture ?

Keita Mori : Même si on peut deviner des formes architecturales ou géométriques, je ne suis pas pour autant familier avec le monde de l’architecture. Je viens d’Hokkaido, au nord du Japon. J’ai grandi entouré de grands bâtiments post-modernes. Certains pensent que ce type d’urbanisme est moche, mais je m’y plaisais bien. Mais l’apparence finale de mes œuvres provient surtout de la tension du fil. C’est lui qui crée leur structure. Je me laisse guider, je ne construis pas mes images. En réalité, si j’aperçois des formes concrètes, je les détruis. Je construis en détruisant, je cherche toujours l’état provisoire, indéterminé… Mon dessin est l’expression de l’inachevé.

À vrai dire, quand je pense au lien entre l’architecture et la catastrophe, je pense à l’architecte Japonais Arata Isozaki. Un de ses projets non achevé pour la reconstruction d’Hiroshima consistait à bâtir à même les ruines. Il envisageait de laisser la ville à l’état bombardé, et de construire par-dessus afin d’intégrer la destruction dans la construction. Cette pensée radicale m’a sans doute influencé.

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Arata Isozaki, Re-ruined Hiroshima, 1968. Courtesy Arata Isozaki and the Museum of Modern Art, New York.

ADC : Cela fait plusieurs années que vous travaillez avec le fil comme matériel principal. Comment travailliez-vous avant cela et pourquoi vous êtes-vous dirigé vers ce matériel? Est-ce que ce changement a eu une influence sur le sujet de vos dessins ?

Keita Mori : J’ai toujours utilisé le fil, pour construire des objets, des sculptures, mais jamais pour mes dessins. J’ai commencé à l’utiliser tout à fait au hasard, je voulais faire une maison avec des fils. J’ai collé des fils sur des tasseaux, essayé de monter le tout, mais ça n’a pas marché. Quand j’ai démonté la maison, j’ai laissé plein de fils tomber par terre. Certains prenaient alors des formes qui m’ont intrigué, j’ai commencé à les coller à même le sol, et quelque chose est apparu. Au fur et à mesure je les ai collés au mur, puis sur du papier… Donc ma pratique est née d’un accident, de l’inattendu.

Chaque matin depuis dix ans, je dessine une vingtaine de dessins au crayon mais ça n’a rien à voir : le crayon n’autorise pas l’erreur, contrairement au fil. Le crayon est plus intelligent, et plus récent. Il a peut-être 200 ou 300 ans, alors que le fil remonte à la naissance des civilisations. Le vêtement est le premier habitat avant la maison. C’est donc un matériel ancien employé dans une technique nouvelle.

C’est comme quand je m’exprime en français. C’est toujours une langue étrangère. Quand on regarde mes œuvres on peut penser que c’est très construit, très mathématique, mais pas du tout. Ça vient de l’aspect du fil tendu. C’est comme une accumulation de lapsus, comme quand je parle français. Mais ces erreurs sont stimulantes, elles font partie de la construction de mon propre langage!

ADC : Votre pratique du dessin se démarque d’une conception de ce médium qui ne le verrait que crayonné sur du papier. Comment concevez-vous le dessin ?

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Bug report (Circuit), 2016, Fil de coton et fil de soie sur papier, diptyque – 111 x 100 cm.
© ADAGP Keita Mori. Photo. Tagma Hiroki. Courtesy the artist and Galerie Catherine Putman, Paris.

Keita Mori : J’ai décidé d’entrer dans le monde du dessin contemporain car j’ai senti qu’il offrait un large éventail de possibilités, qu’il y avait beaucoup de choses à faire. Par rapport à l’histoire de l’art, par rapport à ma propre recherche artistique… Il y avait peu de théoriciens du dessin contemporain à cette époque, et donc un terrain immense à investir. J’ai fini par mettre de côté mes autres pratiques, et commencé à approfondir le dessin. Je me suis focalisé sur cette technique en 2011. Et l’année d’après j’ai remporté le FID Prize, grâce auquel j’ai pu montrer mon travail à la galerie Catherine Putman. J’étais vraiment ravi de cette reconnaissance qui m’a encouragé à continuer dans cette voie.

ADC : Pour la troisième édition du salon Paréidolie, vous présentez des œuvres à la galerie Catherine Putman. Pouvez-vous nous dire ce que vous-y présentez ? Est-ce un travail in-situ ?

Keita Mori : Pour Paréidolie, Eléonore Chatin (directrice de la galerie Catherine Putman)a sélectionné des travaux inédits, mélanges de crayon et de fil sur toile. C’est une nouveauté qui n’a jamais été présentée au public. C’est un mélange un peu plus complexe qui m’ouvre de nouvelles pistes. C’est plus hybride. Après avoir utilisé le fil, ma façon de dessiner au crayon a changé. Je pensais que c’étaient deux choses différentes, et finalement elles se rapprochent petit à petit.

dessin cryon

Bug report (Potemkin stairs), 2016, Fil de coton et fil de soie, acrylique, caran d’ache sur toile, 70 x 70 cm.
© ADAGP Keita Mori. Photo. Tagma Hiroki. Courtesy the artist and Galerie Catherine Putman, Paris.

Entretien mené par Guilhem Monceaux.

Légende images : copyright Keita Mori

http://keitamori.com/

http://www.pareidolie.net/

http://www.catherineputman.com/