Salon Paréidolie – Entretien avec Olivier Kaeppelin

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Dans le cadre de la seconde édition du salon Paréidolie, qui ouvre ses portes aujourd’hui au Château de Servières à Marseille,  l’Agenda du dessin contemporain, partenaire de l’évènement, a initié une série d’entretiens avec les divers acteurs du salon, afin de mieux en saisir tous les enjeux.

ADC : Monsieur Kaeppelin, vous êtes actuellement directeur de la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, après avoir été Délégué aux Arts Plastiques au Ministère de la Culture et commissaire de nombreuses expositions dédiées à la création contemporaine (La Force de l’Art, Monumenta, la Villa Médi­cis, la Bien­nale de Venise et plus récemment la Biennale de Busan, en Corée du sud). Lors d’un entretien sur France Culture l’été dernier, vous avez répondu de manière spontanée à la question posée par Aude Lavigne : « quelle oeuvre est à l’origine de votre goût, de votre vocation pour l’art contemporain? « , que votre goût pour la beauté trouvait son origine, entre autre, dans le football, découvert au Brésil, votre pays natal, et dans les dessins que faisaient parfois les trajectoires de certains ballons. Avez-vous une « histoire » particulière avec le dessin? Si oui, quelle est-elle?

Olivier Kaeppelin : Une histoire je ne sais pas ? Mais sans doute des histoires… D’abord, avec la ligne, les lignes… J’ai évoqué les incroyables trajectoires du ballon dans les stades brésiliens, quand j’étais enfant mais dans ce même pays, celui de l’enfance, il y eut aussi le planétarium de Sao-Paulo avec ses films d’animation et ses scénographies. Ils concernaient les traits formant des myriades de constellations ou, au contraire, la simulation de la vitesse des étoiles filantes que je retrouvais dans la vraie nuit, à certains moments de l’année. Ceci pour dire que depuis cette époque j’ai toujours été fasciné par le mouvement soudain ou le mouvement perpétuel. Cela a créé de nombreuses métaphores du trajet, du parcours, du déplacement, de la trace ou de la projection qui sont, pour moi, des notions, des sensations très importantes. Je les ai retrouvées en littérature dans l’Odyssée d’Homère, dans Moby Dick d’Herman Melville ou dans les poèmes de Jack Spicer puis il y eut Jim Jarmusch ou Runaway train de Konchalovsky,… Pour ce qui est du dessin, dans le sens strict du terme, adolescent, je regardais, très souvent, l’incroyable vivacité des incisions dans la gravure de Rembrandt Jésus chassant les marchands du Temple que possédait mon grand-père. Il y avait une étonnante osmose, « une sympathie » entre le sujet et l’acte graphique, c’était un surgissement de la colère, la fièvre d’un refus… Je me souviens d’autres expériences, celle de la vibration d’un territoire. Il y a des territoires morts, figés et d’autres dont la vitalité, la lumière vous ouvrent de nouveaux espaces comme chez Seurat, Wolfgang Gäfgen ou Michaël Heizer. Je vis quotidiennement avec le dessin, avec des histoires de dessin, comme je vis avec les livres.

ADC : Lors d’un autre entretien radiophonique, vous avez cité Aimé Maeght, qui écrivait que les « artistes inventent le monde ». Quels sont les artistes qui ont inventé « votre » monde, plus précisément quels sont ceux qui ont suscité ou confirmé votre intérêt pour le dessin?

O.K. : La question ou plutôt la réponse qu’elle suscite serait très longue. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’il ne faut retenir d’une époque que cinq ou six artistes. Il ne faut pas confondre l’art avec une course de côte (cf Alfred Jarry). Oui il y a des artistes qui m’ont permis d’inventer le monde qui est le mien, c’est-à-dire de chercher un espace pour mon corps, un rythme pour me déplacer, une expérience pour un temps jamais normatif ou présupposé, en fait, l’expérience d’un autre temps possible. Je pense comme Clarice Lispector, écrivaine brésilienne, que « toute vie est une mission secrète » alors je pense avec Fernand Knophf, Morandi, Jean-Pierre Bertrand ou Gasiorowski. Je pense que le corps est une matière imaginaire qui ne cesse de se changer alors les noms de Miró, Wolfgang Gäfgen, Sebastiano Mazzoni, Jean-Michel Sanejouand me viennent à l’esprit. Je pense que l’espace est composé d’une suite de traces, de lignes lancées qui se mêlent, se superposent alors Cy Tombly, Fred Sandback, Julie Mehretu sont là. Je pense que toute construction doit se comprendre par le mouvement qui la fonde, ce sont alors les dessins de Mondrian, Brice Marden, Alberto Giacometti. Je pense que le dessin est une source d’énergies, de flux, de métamorphoses, d’échanges entre les règnes je les vois dans les recherches, les visions de Fabrice Hybert, de Gérard Garouste, Piero de Cosimo, Eléonore Carrington, le dessin est sans cesse présent dans leurs œuvres et, à vrai dire, je pense sans cesse avec le dessin. C’est un « ouvreur ».

ADC : Vous êtes Président d’honneur du Comité de sélection du salon international du dessin contemporain Paréidolie, qui se tiendra les 29 et 30 août à Marseille. Parmi les 11 galeries sélectionnées, 6 d’entre elles sont françaises, 4 sont issues d’un pays européen (Espagne, Royaume-Uni, Slovaquie et Suisse) et l’une est originaire du Maghreb (Maroc). Comment se sont opérés vos choix? Quels sont les enjeux d’un tel évènement dans la cité phocéenne?

O.K. : C’est un choix collectif. Il y avait le comité qui travaille à construire Pareidolie, plus des personnes associées, des artistes, des critiques, des collectionneurs, des responsables de lieux d’art. J’ai eu le sentiment qu’il s’agissait de vrais regards, pas d’idéologies ou de « préconçus ». Je crois que la seule chose qui ait compté dans les choix était la qualité des œuvres des artistes, présentées par les différentes galeries. Pour ce qui me concerne, je suis toujours très attentif à la diversité des recherches, des expressions, à la pluralité des univers physiques et mentaux. Je crois que l’art disqualifie la vanité des dogmes, des positions monolithiques qui, au fond, ne sont utiles que pour les discours. Pour la création, il vaut mieux s’intéresser à la poésie, la physique quantique, la philosophie ainsi qu’à d’autres arts qui nous font vivre la complexité et la vitalité du monde.

L’enjeu pour Marseille ? Marseille est une des grandes cités européennes et méditerranéennes tournée vers d’autres continents. Elle donne, depuis un certain temps, à travers ses institutions, les associations qui y vivent et travaillent, les initiatives privées, des rendez-vous importants avec la culture ou la création. A titre privé que de souvenirs, voilà longtemps, dans les ateliers (municipaux) de Richard Baquié, Jean-Claude Rugirello, Jean-Louis Delbes mais aussi plus proches, Gilles Barbier jusqu’aux expositions récentes de la friche de la Belle de Mai. Ces dernières années, j’ai participé, pendant un temps, au comité de « Drawing now » qui est un salon passionnant installé à Paris. D’abord concentré en un lieu, il a provoqué des partenariats, des collaborations. Aujourd’hui, quand je vois l’offre autour du dessin dans la ville de Marseille, animée par le château de Servière, Paréidolie et par tous ces acteurs qui s’y associent, je me dis que c’est une chance formidable et une expérience originale pour ceux qui aiment la pensée vivante, outil essentiel pour une grande Métropole qui doit, chaque jour, transmettre et s’inventer.

ADC : Galeries, salons et revues spécialisés, expositions thématiques, conférences… Le dessin connaît un engouement public et institutionnel sans précédent. Comment expliquez-vous ce phénomène?

O.K. : Je crois que cet intérêt se manifeste de plus en plus depuis une vingtaine d’années, à travers par exemple l’histoire du FRAC Picardie, la collection de Florence et Daniel Guerlain, les différents salons publics, l’attention de certains critiques ou commissaires d’exposition, l’intérêt de certaines collections comme celles du CNAP-FNAC ou celle du musée des Beaux-Arts de Nancy… Récemment, cet intérêt s’est mué, en effet, en engouement ce qui est « autre chose », celui-ci charrie parfois l’entropie des mouvements de mode mais peu importe, ce qui s’est passé pour le dessin est extrêmement positif. Comment l’expliquer ? A vrai dire, je ne sais pas. Peut-être parce qu’avec presque rien, avec un art pauvre, une grande économie de moyens, quels que soient les médiums utilisés, c’est une pensée, des espaces à la virtualité infinie qui se créent, traduisant le désir, le risque, la pluralité des mondes à travers un geste incertain, intuitif, un trait dans le blanc. Est-ce parce que notre univers au milieu de ses additions, ses effets spéciaux, a besoin de la simplicité des premiers pas, a besoin de vivre ou de rejouer l’espace que permet toute naissance ?

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Portrait : O.KAEPPELIN, © photo Roland Michaud, Archives Fondation Maeght.

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