Salon Paréidolie – Entretien avec Arnaud Deschin


LA GAD - Life Ain't Fair - 1785 - WEB

Vue de l’exposition Life ain’t fair, curateur Arnaud Deschin, 22 VISCONTI Paris – Photo Romain Darnaud 2015.

Dans le cadre de la seconde édition du salon Paréidolie, qui ouvrira ses portes les 27 et 28 août prochains au Château de Servières à Marseille,  l’Agenda du dessin contemporain, partenaire de l’évènement, a initié une série d’entretiens avec les divers acteurs du salon, afin de mieux en saisir tous les enjeux. Aujourd’hui, nous sommes allés à la rencontre d’Arnaud Deschin, galeriste et fondateur de la GAD, qui participera à la saison du dessin, développée au sein du réseau des galeries et des lieux d’art contemporain de Marseille-Expos et du territoire de Marseille-Provence.

ADC : Arnaud Deschin, vous avez fondé la galerie la GAD en 2010 dans votre appartement marseillais, situé près du Palais Longchamp. Les expositions ont aussi lieu « autour », à la cité radieuse, plus au nord aux Puces de Saint-Ouen, à Paris dans la rue Visconti… Pour s’installer en 2016 dans le quartier de Belleville. Est-ce que l’identité de la GAD réside dans cette dynamique tentaculaire ?

Arnaud Deschin : L’identité de la GAD Marseille s’est effectivement fondée dans la multiplication des expériences d’accrochage et d’installations d’œuvres, avec des artistes rencontrés la plupart du temps dans des résidences, comme Triangle France, la Station à Nice… Petit à petit, ceux-ci m’ont présenté d’autres artistes, puis, d’expérience en expérience, elle s’est enrichie de rencontres avec des acteurs culturels et des collectionneurs. À une certaine époque, j’ai fait des expositions dans mon appartement/galerie de la rue Espérandieu. J’avais assez d’espace, mais certaines œuvres ont dû être présentées chez mon voisin, qui avait un atelier d’enseignes publicitaires. Si certaines pièces étaient pour lui des OVNI, il a fini par les appréhender : pour ainsi dire j’avais amené l’art contemporain en initiation gratuite chez le voisin. Il s’est transformé en représentant d’un nouveau centre d’art, et j’avais gagné des murs dans son atelier. Dans un des projets, deux artistes étaient exposés chez lui, et sur nos deux façades, Julia Kremer avait créé un collage géant qui uniformisait le tout. A l’intérieur de la galerie, je montrais Battle 2, une confrontation entre Francisco Da Mata, qui venait de Suisse, et Véronique Rizzo qui jouait à domicile, à la manière d’un match de foot. Da Mata a gagné deux fois au domicile de la Marseillaise !

ADC : Vous participez à la saison du dessin organisée par le salon Paréidolie. Que présentez-vous dans ce contexte ? Montrez-vous souvent du dessin à la GAD ?

A.D. : C’est la deuxième fois que je participe à cette manifestation. La première fois, j’avais montré les dessins de Elvire Bonduelle, Catalina Niculescu et Francisco Da Mata.C’est une version particulière du dessin, ce qui permet de me poser des questions sur ce médium. A la GAD je montre beaucoup d’installations, de vidéos, ou d’art plus conceptuel. Quand on montre de l’aquarelle dans un salon de dessin, je me demande si c’est du dessin. Dans ce cas-là, est-ce que la peinture est du dessin ? Du coup, je propose des œuvres encadrées. C’est un format facile à transporter, et à l’intérieur il y aura des dessins, au feutre, à l’aquarelle… Une quinzaine d’œuvres seront présentés pour cette occasion. Eva Barto doit m’envoyer un de ses dessins par e-mail, car elle est au Japon en ce moment. Ce dessin sera une exclusivité, puisque je lui ai demandé de travailler avec ce médium, qu’elle ne pratique pas beaucoup. Pour Paréidolie, j’incite les artistes à produire de nouvelles œuvres.

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Catalina Niculescu, Vernacular Landscape, 22.9 x 30.5 cm,  crayon, craie, fusain, et encre de chine sur papier, 2014. Courtesy La GAD Marseille.

Cette exposition ne sera pas présentée dans un White Cube, mais plutôt dans une ambiance « la GAD Marseille », pour une dernière expérience, étant donné que j’ai arrêté de produire des expositions au 34 rue Espérandieu. Je montrerai les œuvres au 1 rue de l’Étoile, car le projet devait initialement avoir lieu à Étoile Run Space, dans l’Église Saint-Théodore où habitait mon ami le photographe Marc-Antoine Serra. Nous y avions déjà fait plusieurs expositions, dont un défilé-performance avec les acteurs de la biennale Marseille Longchamp n°1, étudiants de l’ESADMM. Comme il n’y vit plus, et que les demandes d’autorisation pour un lieu sacré sont lourdes, nous ne pouvons plus utiliser le lieu. Du coup je ne demande l’accord à personne, et je me mets au 1 rue de l’Étoile, comme je l’ai annoncé dans les supports de communication de Paréidolie. Je serai là avec mes œuvres pour le vernissage à 14h le samedi, en attendant les amateurs d’art. Je serai tout seul, et j’aurais mes dessins dans des sacs, que je sortirai sur des draps blancs que je trouverai. Quand je ne serai pas à cette adresse, je vais sûrement taguer mon numéro de téléphone sur le mur, en indiquant que l’on peut me trouver dans Marseille si on veut voir mes dessins.

Ce qui m’intéresse, c’est de revenir sur l’histoire artistique de Marseille. Une des associations les plus importantes était SMP (Sol Mur Plafond), au 31 rue Consolat. Elle était gérée par Stéphane Magat, qui y a organisé énormément d’expositions avec Philippe Meste, Michel Blazy… Même la galerie Art Concept venait de Nice, où elle était installée à l’époque. Stéphane Magat a participé aux débuts de Marseille Expos, puis il s’est retiré parce qu’il ne supportait pas l’évolution politique et culturelle en France. Il fait partie de l’histoire de Marseille. J’étais dans la même promotion que Stéphane Magat en cinquième année aux Beaux-Arts, il avait déjà son lieu à ce moment là. Je venais dans ses vernissages, et mon objectif était de rester, de participer au repas avec eux. À un moment donné, il a finit par me rebaptiser Incrustator.

C’est ce que je retiens. Vingt ans après, je retourne à Marseille où je n’ai plus d’objectif (je suis concentré sur les projets à Belleville, avec le nouvel espace dans lequel j’ai beaucoup investi), je vais y aller en Incrustator. Je vais donner le rendez-vous protocolaire, au 1 rue de l’Étoile, pour montrer ma sélection de dessins, avec des artistes comme Laurent Perbos, Dejode & Lacombe, Jerome Cavaliere, Stella Sujin Kim, …. Je présenterai également Clara Marciano, qui fait vraiment du dessin. Elle est aux Beaux-Arts de Marseille, elle est plus dans le dessin que le conceptuel, et je profite de cette occasion pour mettre son travail en avant. C’est aussi à ça que sert une galerie, ma position à Marseille servait à mettre en avant les autres. Quand je dis Incrustator, j’entends que je ne vais pas rester sur place. Je vais prendre mes sacs et me balader. Je vais rentrer dans Art-o-rama en essayant de passer le barrage Vigipirate, je me présenterai en tant qu’Arnaud Deschin, galeriste à Belleville, pour me mêler aux autres galeristes. Je vais passer à Paréidolie, à la soirée du vernissage aussi…

Si des collectionneurs me demandent des nouvelles, je sortirai les dessins du sac, je les montrerai à bout de bras, et je les vendrais en direct. Ce sera comme dans les années 90, quand l’artiste était un virus : l’art doit se répandre, pour donner forme à une esthétique relationnelle. Cela pourra prêter à rire, mais à la fois ça me permettra de montrer les œuvres et de les vendre aux intéressés. En espérant que le dessin devienne une valeur économique.

En étant mobile, je joue avec le contexte actuel. Dans le cas d’Art-o-rama, le plan Vigipirate va un peu changer la donne, il y aura peut-être moins de collectionneurs, moins d’événements annexes. C’est un contexte sécuritaire dans lequel les grandes messes artistiques sont sous haute protection. Comme je ne reste pas à un point fixe, il est beaucoup moins dangereux de venir me voir ! Plus sérieusement, peut-être que cette tendance sera favorable aux galeries. Les gens se sentiront plus à l’aise dans des espaces plus intimistes, et pourront avoir un autre rapport avec l’art contemporain. Paréidolie suit un peu cette logique, c’est un format moins imposant que la Friche, qui offre plus de proximité. Cette situation politique instable est justement une source d’inspiration pour Clara Marciano, dont le travail se situe entre l’illustration, la bande dessinée et l’art contemporain. Elle montrera notamment un dessin au feutre d’une scène de selfie sur fond de guerre de religion. Clara est l’invitée surprise de l’école d’art.

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Clara Marciano, Printemps, feutre sur papier, 2016. Courtesy La GAD Marseille.

ADC : Vous présentez beaucoup d’artistes « jeunes » et émergents, certains encore en école d’art… Pensez-vous que le dessin, comme pratique à part entière ou complémentaire, soit une bonne porte d’entrée dans le marché de l’art pour la jeune création?

A.D. : Je ne m’étais pas posé la question, mais je pense qu’il n’y a pas de porte spécifique pour faire de l’art. Ce qui importe c’est d’avoir une attitude artistique. Le dessin académique en soi ne m’a jamais trop intéressé. Quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts, les cours de dessin ne me passionnaient pas. Un beau dessin, très figuratif, ne m’intéresse pas forcément. L’opportunité que je saisis avec Paréidolie c’est d’affirmer l’identité de la GAD, et les années que j’ai passées à Marseille pour mettre en avant le travail de tous ces artistes. Parmi ceux que je présente en août, aucun ne m’a donné un dessin « classique ».

ADC : Justement, le dessin « contemporain » semble plus complexe, et semble offrir beaucoup plus de possibilités à ses praticiens !

A.D. : Quand je fréquente les salons de dessin et les foires, j’ai l’impression de voir beaucoup de dessin figuratif. Mais peut-être que le dessin contemporain est différent. J’ai l’impression parfois que ce sont des subterfuges pour changer de direction artistique. Du coup, on peut dire qu’il y a tout à faire dans le dessin, mais c’est pareil avec l’art contemporain.

Dans la démarche que j’entreprends pour Paréidolie, j’ai écouté les conseils de Véronique Bourgoin (une artiste dont je montre les dessins) qui m’a dit de revendiquer ma position d’artiste plutôt que de galeriste. Dans la façon dont je vais les balader, les montrer, les vendre. C’est pour ça que je les montre sur le trottoir, comme dans une brocante, en échangeant et en communiquant sur les dessins que je présente. Je peux me permettre ça sous le label de la GAD Marseille, mais si c’est Arnaud Deschin galerie, là je m’efface au profit des artistes, je les pousse à produire.

En ce qui concerne les artistes émergents, c’était la ligne de la GAD, car je redécouvrais l’art grâce à eux. A Belleville, je me tourne vers des artistes un peu plus expérimentés, mais mon rôle reste le même, je les encourage à produire, ce qui demande beaucoup d’investissement. Je retourne au format du solo show un peu plus risqué. Je mets en avant des artistes, leur offre un espace d’expérimentation (je présente le travail d’Anne Le Troter à la rentrée, qui est basé principalement sur le son et le langage – un médium peu commercial). C’est un positionnement qui nécessite beaucoup d’énergie.

ADC : Pouvez-vous nous parler des prochains projets de la galerie ?

A.D. : Je participe à Private Choice en octobre. Nadia Candet organise ça dans un appartement de prestige. J’ai choisi de faire ça plutôt qu’une foire. C’est plus intimiste, peut-être qu’il n’y aura pas d’attentats, et que ça ne sera pas annulé ! En parallèle, je montrerai à la galerie un solo de David Evrard, organisé par Patrice Joly, et qui ouvrira pendant les nocturnes de la FIAC. A Private Choice, je vais montrer trois artistes avec qui je travaille depuis longtemps, et qui sont dans des formes d’art plus ludiques, qui peuvent intéresser certains collectionneurs moins attirés par l’art conceptuel. Je vais montrer des œuvres de Laurent Perbos (une collections de ballons, dont un carré signé par Zidane), de Jerome Cavaliere (les Entretiens avec une Œuvre d’Art, où il tire à l’arc sur des cibles cercle noir d’Olivier Mosset), et le Kebab Disco de Boris Chouvelon, dont le travail a été exposé récemment par Antoine de Galbert à la Maison Rouge.

Entretien mené par Guilhem Monceaux.

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