Salon Art on Paper – Entretien avec Pauline Hatzigeorgiou

Portfolio Categories : Entretiens, Evènements, Magazine, Recents et Salons.

art_on_paper_meessen_de_clercq_thu_van_tran_tran_ecrire_duras_2013

Le salon Art on Paper ouvre ses portes aujourd’hui à Bruxelles, au Palais Bozar. À cette occasion, l’Agenda du dessin est allé à la rencontre de la directrice artistique du salon, Pauline Hatzigeorgiou.

Agenda du dessin : Pauline Hatzigeorgiou, diplômée d’un master en Histoire de l’art à l’Université catholique de Louvain, vous êtes Chargée de médiation à l’ISELP, l’institut supérieur pour l’étude du langage plastique. Pour la seconde année consécutive, vous êtes directrice artistique du salon Art on Paper, qui ouvrira ses portes le 8 septembre prochain dans les salles Terarken de Bozar (Palais des Beaux-Arts) à Bruxelles. Avez-vous une « histoire » particulière avec le dessin? Si oui, quelle est-elle?

Pauline Hatzigeorgiou : Outre le fait d’avoir grandi dans une atmosphère familiale centrée sur la création artistique, mon intérêt pour le dessin a été marqué par ma formation qui accordait une place importante à la question des arts graphiques dans l’histoire de l’art. Mes premières expériences professionnelles ont également été très orientées vers le dessin, dans le sens classique et moderne du terme. Aujourd’hui, je l’aborde plus comme un prisme à travers lequel observer la question du contemporain et non en tant que médium spécifique. Et puis, régulièrement, je reviens aux sources et m’émerveille. Je pense par exemple à la rétrospective de Günter Brus qui s’est tenue au Martin-Gropius-Bau de Berlin il y a quelques mois. On y découvrait notamment des centaines de dessins et croquis de l’artiste.

ADC : Parmi les 25 galeries sélectionnées, 15 sont belges, et les 10 autres issues du nord de l’Europe (Allemagne, France, Pays-Bas, République tchèque, Royaume-Uni) ou des États-Unis (New-York et Los Angeles). Comment s’est opérée votre sélection? Aviez-vous un fil conducteur?

P.H. : La première édition du salon à Bozar s’est montée dans une certaine précipitation. Sa sélection était le fruit d’une présélection que nous avions réalisée avec le comité. Cette année, bénéficiant des retours positifs de la première édition, c’est avec plus d’aisance que nous avons pu poursuivre la ligne amorcée. Nous avons donc lancé un appel à candidature auprès des galeries et convié deux nouveaux membres à se joindre à la discussion: Joost Declercq (directeur du Museum Dhondt-Dhaenens) et Yves Lecointre (directeur du frac picardie | des mondes dessinés).

La ligne qui a guidé la sélection se voulait en elle-même à la fois stricte et novatrice, sans pour autant imposer un positionnement qui soit prédéfini ou prescriptif. Elle s’est donc tracée en fonction des propositions qui nous étaient adressées. Nous avons déterminé son contenu en respectant une vision d’ensemble du salon et ses contraintes. En partant de sa structure et de sa dimension relativement restreinte: 25 « cases » d’une dizaine de m2 chacune. L’exigence était, d’une part d’internationaliser les participants, mais également de maintenir un équilibre entre les pratiques renommées et émergentes, et les galeries qui les représentent. Il fallait d’autre par bien entendu veiller au parcours du visiteur, éviter les redondances, préférer les confrontations.

La volonté d’Art on Paper est de générer la rencontre entre les acteurs (et leurs publics) qui évoluent dans différentes sphères du monde de l’art contemporain. Loin d’être exhaustif, le salon voit ainsi se côtoyer des démarches et ses galeries d’univers divers, d’Archiraar à Zeno X.

zenoxgallery_suciu_mircea_mirroring2_2016_95x79-5cm_charcoal_on_paper

ADC : Les galeries qui vont exposer à Art on Paper ne proposent que des solo shows, c’est un parti pris curatorial fort. Souhaitez-vous ainsi vous distinguer des autres évènements dédiés au dessin contemporain? Comment réagissent les collectionneurs et les professionnels du secteur?

P.H. : Ce choix curatorial répond au contexte particulier du salon. L’hôte et co-organisateur qu’est Bozar se positionne depuis longtemps au croisement des disciplines. Il bénéficie d’un rayonnement historique, culturel et architectural significatif. Le désir initial dépasse en fait le simple enjeu du salon puisqu’il s’agit pour les organisateurs de créer une manifestation qui mette le dessin contemporain à l’honneur. Le solo show s’est donc imposé comme une manière de permettre à l’événement marchand – qui s’adresse habituellement aux initiés de l’art contemporain, aux professionnels et aux collectionneurs (novices ou experts) – de toucher un public élargi aux visiteurs du Palais. Le dessin possède une très forte capacité de réunion. Il fait le trait d’union entre une vision classique de l’art et les expressions contemporaines.

Le solo show permet aussi mettre à l’honneur la relation entre l’artiste et la galerie qui travaillent de ce fait en binôme pour concevoir un projet. La plupart des propositions rassemblent des productions récentes, conçues spécifiquement pour l’espace d’exposition, ce qui contribue à sa lisibilité et valeur d’exposition. Tout cela ne peut que renforcer la cohérence des œuvres. D’où l’engouement des collectionneurs et des professionnels qui peuvent ainsi se plonger dans une démarche et sentir ses déploiements.

ADC : Le salon Drawing Now, à Paris, a fêté ses 10 ans au printemps dernier, avec une édition particulièrement remarquable. Quelques semaines plus tard, Christine Phal, sa directrice, a annoncé l’inauguration prochaine du Drawing Lab, un centre d’art privé dédié à la promotion du dessin contemporain, visant à « pérenniser » les actions engagées en faveur de ce médium tout au long de l’année. C’est une première en France. À la fin du mois, s’ouvrira la troisième édition du salon Paréidolie, à Marseille. En octobre, se tiendra la septième édition du salon drawingroom à Montpellier. Ces évènements facilitent bien entendu la visibilité des artistes, mais tandis que les galeries qui les défendent peinent à survivre plus de 5 ans, comment voyez-vous cet engouement européen pour le dessin? Est-ce une force, un défi?

P.H. : Je pense que l’on se trouve confronté ici à la question du dessin et à la nécessité de créer l’événement et de s’associer. D’une part le dessin, en tant que médium austère, induit une économie de moyens qui est en elle-même une sorte de résistance face au besoin de monumentalité et de renouvellement perpétuel (une forme de réaction face au modèle de productivité). Le fait qu’il soit dernièrement le moteur d’initiatives telles que les foires, les biennales et les revues par exemple, qui sont finalement des mises en commun, des associations, cela vient exprimer une réponse face aux difficultés – sinon à l’impossibilité – de fonctionner de façon isolée. Le temps est à la mise en commun. Cela est vrai à l’échelle des galeries qui se réunissent dans une ville, dans une foire, autour d’un médium, et cela est aussi vrai pour les artistes qui se réunissent en collectifs par exemple.

ADC : Les partenariats entre les institutions muséales et le secteur privé fleurissent en Europe, à l’image de votre collaboration avec Bozar. S’agit-il d’une tendance de fond pour soutenir une économie fragile? Quels sont les enjeux (et les limites) d’une telle collaboration?

P.H. : Bozar en lui-même représente une institution atypique dans le paysage culturel belge puisque le Palais noue depuis longtemps des partenariats avec le secteur privé par le biais de certaines activités dans sa programmation. Il s’agit là d’une nécessité pour le lieu, pour sa survie. L’institution œuvre sans cesse à l’équilibre entre les soutiens publics et privés, et parvient ainsi à mettre sur pied des initiatives de qualité et des projets pointus, audacieux voire engagés. La collaboration du Palais avec Art on Paper est très clairement à situer dans la première catégorie, en tant qu’événement produit par une agence privée, Vo Event, et dont par ailleurs l’axe moteur, le salon, est constitué par des galeries. La limite de ce type de projet est évidemment de transposer le principe de partenariat institution-privé, qui plus est marchand, indépendamment de la question de la qualité des œuvres qui y sont présentées. Les soutiens privés induisent (quasi) nécessairement une vision consensuelle. Le risque est bien entendu de transposer ce principe de fonctionnement structurel à des manifestations du domaine de l’art et de la culture. Je redoute donc bien plus les expositions sponsorisées ‘dans l’ombre’.

anastasija-pandilovskamemoires-dimages-recurrentes-eekcman-art-prize

ADC : Pouvez-vous nous parler du Prix du dessin contemporain, que vous organisez pendant le salon?

P.H. : Le salon se construit sur la volonté de créer une manifestation sur l’actualité du dessin. Parallèlement aux galeries exposantes, nous avons voulu mettre un artiste à l’honneur en lançant un appel à projet à l’attention d’étudiants et de « jeunes » artistes, c’est à dire peu ou pas reconnus sur le marché. Cette année, grâce au soutien de l’assureur Eeckman Art & Insurance, nous avons monté un prix qui décerne au lauréat, sélectionné par un jury externe, une bourse de production et un espace d’exposition sur le salon. C’est Anastasija Pandilovska (née en Macédoine en 1991, elle vit et travaille actuellement à Amsterdam) qui a remporté le prix, avec un travail extrêmement délicat. Elle présentera une installation qui regroupe des carnets à travers lesquels elle met en forme des réminiscences d’espaces parcourus. Sa démarche a séduit le jury par l’enjeu du travail, la réduction extrême du récit à la ligne, la relation du trait au signe, ainsi que par le contre-pied pris par l’artiste face au principe de « l’exhibition » propre aux foires. Ce projet entrera de plus en résonance avec l’exposition collective ‘En d’autres termes’ organisée dans le cadre du salon.

ADC : Vous êtes une directrice artistique jeune, au sein d’un salon jeune : Art on Paper inaugure sa sixième année d’existence. Comment voyez-vous l’évolution du salon?

P.H. : Depuis deux ans, depuis que le salon s’organise en partenariat avec Bozar et sous les commandes d’Adeline d’Ursel, son contenu et son positionnement ont été complètement repensés. On se dit d’ailleurs que cette deuxième édition vient affirmer ce qui fait la singularité du salon : l’audace de la jeunesse et la valorisation d’un travail collectif, d’une mise en commun des expériences et des secteurs. Je suis très enthousiaste par cette édition qui s’ouvre dans quelques jours, à la fois par la sélection de galeries exposantes, qui affiche une ouverture à l’international comme vous l’avez relevé, ainsi que par les interventions qui viennent s’y adosser (les dessins muraux d’Henri Jacobs, le Prix du dessin à Anastasija Pandilovska et l’exposition collective En d’autres termes). Nombreux sont toutefois les défis qui nous restent à relever. Pour l’avenir, j’espère parvenir à élargir davantage les horizons, à nous faire sortir de nos zones de confort.

ADC : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les rencontres marquantes de cette édition (artistes, oeuvres, membres du jury, etc…)?

P.H. : Je pense assurément aux membres du comité qui se sont engagés de façon très personnelle dans le projet. Chacun l’abordant selon sa dimension (collectionneur, conservateur, professeur, historien, etc.), selon une sensibilité et avec une implication affirmée. C’est cette mise en commun de points de vue singuliers qui fait je pense la force d’Art on Paper.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Légendes : Josephine Kaeppelin, En d’autres termes, this outsideness, photo Philippe Piron © the artist ; Thu Van Tran, Écrire Duras, 2013, courtesy Meessen_De_Clercq ; Suciu Mircea, Mirroring2, 2016, 95×79.5cm, charcoal on paper, courtesy ZenoXGallery ; Anastasija Pandilovska, Mémoires d’images récurrentes, Eekcman Art prize. 

http://www.artonpaper.be/