N’importe où hors du monde – Andrea Mastrovito


Château des Adhémar – centre d’art contemporain (Montélimar)

Du 20 juin au 4 octobre 2015

S’il pratique des techniques qui vont de la peinture aux installations en passant par le collage, Andrea Mastrovito a, au gré de ses expériences, orienté son terrain de recherche en dehors du champ pictural en créant avec des moyens simples et des matériaux pauvres et notamment le papier. Intervenant partout, dans et hors de la feuille de papier, sans limite, sans bord, sans le crayon, sur le mur, sur l’écran, en volume, à travers une installation ou une projection, il développe une pratique de dessinateur totalement libérée des techniques classiques. Fasciné par l’histoire, il se l’approprie, la visite, pour la mettre en scène en relief ou en volumes et, s’inspirant des mythes, des religions, des hommes, il en représente des épisodes qui font écho avec le lieu dans lequel il intervient. En mélangeant les périodes, Andrea Mastrovito s’inscrit de manière poétique dans l’intemporalité, l’imaginaire et la fiction.

Au château des Adhémar, Les amis du peuple : les médiateurs évanescents est une exposition qui englobe un ensemble de créations inédites, et notamment des installations et des sculptures d’envergure qui renvoient à l’ère disciplinée du passé conflictuel du lieu. La scénographie s’orchestre autour de productions réalisées, principalement, in situ et nous amène à plonger dans l’univers de personnalités de la littérature (Oscar Wilde) et dans l’histoire de France (la Révolution, Marat…).

Le parcours débute dans la chapelle où deux œuvres sont exposées : Dreamers IV et Johnny. La première, initialement conçue pour l’exposition d’Andrea Mastrovito Here the dreamers Sleep au Musée Andersen de Rome (2015), est composée de quatres sculptures en béton blanc sur lesquelles il a dessiné au crayon la figure du plus grand des « rêveurs » : Marat – reprise du célèbre tableau de David. De facture classique, les sculptures cassées évoque des périodes de changements sociaux et de lutte. Ici, les statues symbolisent les rêves de Marat qui tombent au sol et s’effritent mais qui retrouvent un nouveau souffle grâce à l’intervention de la main de l’artiste. En face, la vidéo projection Johnny est très référencée, notamment au film Johnny got his gun de Dalton Trumbo d’après son roman publié en 1939. Il relate l’histoire de Joe Bonham, un jeune américain enthousiaste qui s’engage au front durant la Première Guerre mondiale. Gravement blessé, il perd l’usage de ses sens. Son âme et son être étant intacts sous un corps apparemment inanimé, les croyances de l’époque sont dès lors questionnées. L’œuvre renvoie aussi à la chanson du groupe de heavy metal Metallica issue de l’album And Justice for All, ainsi qu’à l’histoire de l’art, de Michelangelo à Mantegna, de Goya à Leonardo Da Vinci jusqu’au grand Christ de Vélazquez. Dans ces deux œuvres, l’artiste montre que la révolte est nécessaire pour ouvrir une nouvelle ère mais qu’elle demande aussi des sacrifices.

 

Dans la première salle du logis, l’installation Bar C33, réalisé pour le lieu, renvoie à l’utilisation du château comme prison. Composée de 10 tables, elle est inspirée de La Ballade de la Geôle de Reading écrite par Oscar Wilde pendant son incarcération pour homosexualité, et publiée en 1898. Elle relate l’histoire de Charles Thomas Wooldridge, compagnon de cellule de Wilde, condamné à mort pour le meurtre de sa femme. Sur les tables du Bar C33 (C33 était le matricule d’O. Wilde en prison), Andrea Mastrovito a dessiné un livre trompe-l’œil où la Ballade est illustrée par des autoportraits de l’artiste qui s’identifie à Wooldridge. Ouvert à des pages différentes, le livre montre un artiste prisonnier de la condition humaine en général, avec ses tragédies, ses barrières physiques et spirituelles et cette impossibilité de fuite qui renvoie au titre générique du projet « N’importe où hors du monde ».

Dans la même salle est exposée The art of discipline and punishment, une œuvre qui résume l’ensemble de l’exposition : avec ces deux livres enchevêtrés l’un dans l’autre, elle se présente tel un palimpseste qui contient une suite d’époques, de personnages, d’évènements, et nous offre un voyage dans l’histoire et les différents rôles du château.

Andrea Mastrovito, Procession, 2015, crayon sur papier calque © Châteaux de la Drôme, photo Blaise Adilon

À l’étage, une grande procession dessinée représente une centaine de figures de toutes les époques : elles marchent dans une seule direction, vers une salle très lumineuse appelée loggia. Il s’agit d’une métaphore de la vie en prison et du chemin vers la liberté. Comme dans beaucoup de ses œuvres, l’artiste renvoie à des références diverses : certaines classiques comme l’allégorie de la Caverne de Platon ou encore les défilés religieux de la Renaissance et d’autres plus contemporaines.

Andrea Mastrovito, Saint Léonard, 2015, graphite sur règles colorées © Châteaux de la Drôme, photo Blaise Adilon

Dans la loggia, Andrea Mastrovito réalise une œuvre in situ, utilisant l’abondante lumière entrant par les fenêtres. Ici, on retrouve comme dans toute l’exposition : la transparence, la superposition, le dessin. L’ensemble de ces partis pris formels appliqué aux fenêtres les transforme en vitraux. Les règles collées sur les vitres sont comme une vaine tentative de mesurer la lumière divine. À la fin d’un parcours quelquefois grave, jalonné de références à diverses sortes d’emprisonnements, cette œuvre propose une ouverture sur le monde : les barreaux sont devenus transparents, grâce peut-être aux différents personnages qui s’y dessinent, héros ou saints modernes, qui, par leur clairvoyance, ont su gagner la lumière.

Que ce soit en couvrant les murs avec des grands papiers semi-transparents ou en dessinant sur un ensemble de sculptures antiques, Andrea Mastrovito offre une exposition qui mêle passé et présent, réalité et symboles, dans un registre formel et esthétique pluriel.

 Hors les murs

« N’importe où hors du monde » est un projet tripartite que l’on peut aussi découvrir aux châteaux de Suze-la-Rousse et de Grignan, propriétés du Département de la Drôme, avec des productions liées à l’identité de chaque lieu.

À Grignan, à l’image d’un archéologue, Andrea Mastrovito révèle les strates d’un mur pour redonner vie à une réalité oubliée au travers d’une composition savamment élaborée, The unnamed feeling, qui mêlera personnages mémorables et contemporanéité. Le monument devenant support de l’imaginaire avec un choix de personnages représentatifs du monde actuel, mais également vecteurs du caractère éphémère du temps d’exposition.

À Suze-La-Rousse, dans l’exposition Arts et manières de tables, de l’Antiquité à nos jours, l’installation K-Ration évoque l’humanité. Chacune des trois tables est le symbole d’une identité, d’une séquence historique et a un titre particulier : BreakfastLa Pologne c’est nous ; LunchIch bin ein Berliner et le DinnerNous sommes tous Américains. Le travail d’Andrea Mastrovito focalise automatiquement sur le présent, et celui-ci est toujours minuscule. Pour lui, l’histoire n’appartient pas à celui-ci : elle se réfère au futur qui, une fois là, nous fait prendre conscience de nos héros contemporains.

Les collaborations

Galerie Analix Forever, Genève, Giuseppe Pero Gallery, Milan, Art Bartschi & Cie, Genève

Les rendez-vous autour de l’exposition

Cafés littéraires de Montélimar 2015

Samedi 3 octobre 2015 ~ 17h

Présentation du dernier catalogue d’exposition d’Andrea Mastrovito Here the dreamers sleep, en présence de l’artiste et de Barbara Polla (Galerie Analix Forever, Genève).

http://chateaux-ladrome.fr

http://www.andreamastrovito.com/