Lieux dessinés, galerie White Project

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Marine Pagès - sans titre (Routes)

UNE PROPOSITION D’ANNE-CÉCILE GUITARD ET DE LA GALERIE WHITE PROJECT | EN PARTENARIAT AVEC LA GALERIE DE BAYSER ET LA COLLABORATION SCIENTIFIQUE D’ÉRIC PAGLIANO |

 

VERNISSAGE LE SAMEDI 11 JANVIER 2014 À PARTIR DE 17H00
EXPOSITION JUSQU’AU 26 FÉVRIER 2014
INTERRUPTION DU 16 AU 28 JANVIER 2014 | NOCTURNE LE 6 FÉVRIER 2014

DAEJIN CHOI
JEAN-BAPTISTE CAMILLE COROT
SARAH GARBARG
CORNELIS HUYSMANS
ANGÉLIQUE LECAILLE
FLORENCE LUCAS
JULES MEYNIER
ACHILLE ETNA MICHALLON
JEAN-FRANÇOIS MILLET
STÉPHANIE NAVA
MARINE PAGÈS
GABRIEL PRIEUR
DIDIER RITTENER

Rêve d’évasion, fixation d’un souvenir ou encore projection utopique, l’art du paysage peut s’enorgueillir d’être devenu un « poncif » incontournable de l’Histoire de l’art et des questions esthétiques. S’appropriant aujourd’hui toutes les disciplines, le genre a atteint ses lettres de noblesse au XVIIe siècle, période durant laquelle les grands représentants de l’école classique ont excellé à représenter une nature idéalisée, dont l’achèvement n’avait pour intention que de servir un récit biblique ou mythologique. Dès lors, s’émancipant peu à peu de toute intention narrative, les études paysagères esquissées sur le motif s’épanouiront dans la pratique du dessin, dont la liberté intrinsèque révèlera des chefs d’oeuvres de modernité plastique et formelle avant l’heure.
En jouant à la fois sur le fond et la forme de l’évènement, présenté tout d’abord à Paris: galerie White Project en janvier 2014 – galerie de BAYSER en juin 2014 puis à Séoul ou Busan (Corée du Sud), le projet s’envisage comme un work in progress itinérant. Une exposition nomade traitant du nomadisme, se questionnant elle-même et questionnant l’espace d’exposition. Le paysage, à travers cette historicisation nécessairement
subjective, serait la transcription d’un art de vivre «nomadisant», en figeant sur le papier les déplacements artistiques, qu’ils soient vécus et/ou conceptualisés. Qu’il s’agisse de traverser des lieux, des temporalités ou des émotions, que cela puisse parfois prendre un virage politique ou social, le voyage, par un phénomène de
globalisation, devient en effet principe, choix de vie. L’hypermobilité virtuelle ou réelle crée ainsi des nomades d’un nouveau genre, parfois appelés les néo-nomades. Force vive d’une société en perpétuelle mutation, la figure de l’artiste incarne par excellence cette pensée en mouvement, le créateur puisant dans ses déplacements, multiples et protéiformes, la source et le renouvellement de son travail. Le genre du paysage serait donc entendu comme une pérennisation du voyage, réel ou fictif. Accumulant les strates de références symboliques et culturelles, les artistes contemporains réunis dans cette exposition partagent ce goût pour l’archive et la relecture iconographique. Ce regard posé sur des oeuvres préexistantes agit comme un révélateur, provoquant des effets de raccourci, des décalages, jusqu’à s’essayer à l’uchronie. Comme autant de pépites référentielles, les dessins se jouent de «l’arsenalculturel» du spectateur (Anne Cauquelin, L’Invention du paysage, Paris, PUF, 2000),entretenant un rapport ambigu, à la fois critique et déférent à l’histoire, à la mémoire collective et individuelle et bien entendu à l’imagination. Le paysage devient entité, il est cette «forêt de symboles» qui recompose artificiellement l’idée de Nature et s’impose à travers l’histoire des arts comme un pur «énoncé culturel» (Anne Cauquelin, op. cit.).
Anne-Cécile Guitard

Des routes ne menant nulle part traversant des champs abandonnés, traces d’un monde disparu (Marine Pagès), des toponymes et des numéros, signes prélevés de relevés de cadastres, formant une écriture presque stellaire de l’espace terrestre (Sarah Garbarg), la vue d’un village se déployant sur une étendue sans fin simplement bloquée par la coupure du papier d’œuvre (Hendrick Gijsman et Romain-Etienne-Gabriel Prieur), des fragments de paysage extraits d’une peinture académique de Charles Gleyre intitulée Les éléphants mais dépourvus d’éléphants, devenant par le procédé même du transfert, tout autre, telle une hétérotopie (Didier Rittener), des montagnes aux profils acérés et accidentés fortement hostiles dont la grandeur glaciale n’est égale qu’aux dimensions du papier (Angélique Lecaille), des traits curvilinéaires ou multidirectionnels dessinant des formes mimétiques minimalistes d’arbres, d’eaux et de crêtes (Jean-Baptiste Corot et Jean-François Millet), des ponts et des viaducs reliant des îles, métaphores étymologiques exprimées tout en image et tout en poésie du mot traduire – faire passer, conduire – qui en forme le titre (Stéphanie Nava), des gratte-ciel émergeant d’une ville coréenne (Dae Jin Choi).

Ces quelques descriptions fort succinctes ne visent qu’à établir des liens entre des dessins d’artistes non seulement de formations et de démarches tout aussi différentes que singulières, mais aussi d’époques différentes. Hendrick Gijsman appartient ainsi à l’école des anciens Pays-Bas ; Prieur, Corot et Millet – ces deux derniers étant mieux connus – sont actifs en France au XIXe siècle tandis que les autres noms sont ceux d’artistes du XXIe siècle. Et pourtant, il y a entre tous ces dessins une certaine permanence des formes, des traits ou des lignes devrait-on dire. Le dessin a en effet ceci de particulier, contrairement aux autres médias, comme la peinture et la sculpture, d’être le seul à l’époque moderne à utiliser des signes réduits, partiels, en instance de formation mimétique devrait-on ajouter, car il est, comme le désigne son orthographe ancienne (le petit e qu’il a perdu à la fin du XVIIIe siècle), projet, étude, mise en place d’idées, d’où le fait qu’il soit avant tout signe. Un trait qu’il soit du XVIe siècle ou du XXIe siècle est en fin de compte un trait et c’est ce que l’on perçoit en tout premier lieu avant d’y reconnaître des formes : la ligne, le médium avant toute chose. C’est ce qui garantit par-delà les changements de paradigmes (Thomas Kuhn) et les révolutions symboliques (Pierre Bourdieu) la possibilité des confrontations visuelles des œuvres et ce qui en corollaire en assure l’appréciation voire la jouissance perceptives. Jean-Luc Nancy dans l’exposition Le plaisir au dessin au musée des Beaux-arts de Lyon en 2007 l’avait bien montré.

Il ne suffit pas de dire qu’une communauté sémiotique et esthétique réunit le dessin contemporain et le dessin ancien – du moins, certains dessins anciens tout comme certains dessins contemporains. Il faut aussi pourvoir dire que ces dessins ont été choisis en raison d’un dénominateur commun, et celui-ci est le lieu. Cette notion a l’avantage d’appartenir à plusieurs champs du savoir, en l’occurrence, géographique, rhétorique, philosophique, géométrique. Les dessins sélectionnés rentrent pour certains d’entre eux partiellement ou totalement dans l’un de ces champs, le géographique qu’il soit imaginaire, fantasmé, réel, métaphorique ayant été celui qui a permis de les assembler et celui dans lequel tous entretiennent une relation particulière.

Eric Pagliano

Visuel : Marine Pagès, Sans titre, 2013, crayon sur papier, courtesy de l’artiste