L’économie vibratoire du dessin – Claire Malrieux / Nina Roussière

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Du 12 mai au 04 juillet 2015

Notes sur un projet d’exposition de Claire Malrieux et Nina Roussière

Par J. Emil Sennewald

« C’est un rapport de tracé qui mit vraisemblablement l’homme sur la piste du nombre irrationnel, en général, et du nombre d’or, en particulier. »1

Noûs – c’est la pensée de toute âme, l’esprit, ce qui pense et la pensée en soi. Ce Noûs se manifeste par des formes de pensée. Certains disent même qu’il se manifeste sans et en dehors de nous, qu’il résulte de nos pensées communes.

C’est Pierre Teilhard de Chardin qui allait déduire de ce Noûs une nappe enveloppant la terre, la Noosphère : « Juste aussi extensive, mais bien plus cohérente encore, nous le verrons, que toutes les nappes précédentes, c’est vraiment une nappe nouvelle, la « nappe pensante », qui, après avoir germée au Tertiaire finissant, s’étale depuis lors par-dessus le monde des Plantes et des Animaux : hors et au-dessus de la Biosphère, une Noosphère. »2

Comment cette sphère, parfois considérée comme préfiguration d’Internet, est-elle créée?

On pourrait dire : par surabondance.

Contrôle – c’est la vérification d’ordre économique et politique ou la surveillance exercée sur un individu. L’oeuvre principale de Grigori Grabovoï, né en 1963, porte le titre La pratique du contrôle. La voie du salut. Dans le livre, ce diplômé en mécanique et mathématique appliquée, éduqué, selon ses propres mots 3, en médecine et Medical business, développe sa méthode d’influence et de réparation sur les machines et les êtres humains, sur la matière animée et inanimée. Cette méthode, dont il a déposé la marque pour l’Europe, fonctionne par des combinaisons chiffrées qui, selon lui, sont en parfaite adéquation avec l’effet cherché. En se concentrant sur une suite de chiffres ou sur de simples formes géométriques, le sujet appliquant la méthode Grigori Grabovoï® arriverait à trouver davantage d’harmonie dans la vie et une connaissance des secrets du monde. Il serait capable de réparer des machines à distance ou bien de faire repousser des organes. La méthode de concentration sur une suite de chiffres sert à reprendre le contrôle sur ce qui est hors contrôle du sujet. Grabovoï peut être considéré comme descendant des cosmistes russes.4 Ces cosmistes défendaient un amalgame oxymore de spéculations activistes, pragmatisme utopique, ésotérisme exotérique et mathématiques supérieures. L’objectif était de faire de la philosophie la connaissance du futur, un projet actif de ce qui doit être le projet de l’action universelle. Comment ? Sans trop tromper la démarche de Grabovoï il convient de répondre : par suggestion.

Inconscient – c’est ainsi que Sigmund Freud va nommer la zone inaccessible de la conscience humaine en état réveillé. Il trouvera, entre outre par l’hypnose et l’interprétation des rêves, des méthodes pour y accéder et donc à remettre sous contrôle ce qui était devenu hors contrôle. Mais cela sans avoir pour but de remettre le sujet à la place du « maître dans sa propre maison ».5 Il s’agit plutôt de le rendre dans un état lui permettant d’abandonner les effets secondaires du fantasme du « moi » tout-puissant. Bien qu’inspiré par des courants ésotériques, Sigmund Freud cherchait toujours à placer la psychanalyse parmi les sciences exactes. Pourtant, c’est justement l’inexactitude de ses interprétations et lectures qui apportait la surabondance nécessaire pour en faire le tournant de la pensée du 20ème siècle. Au centre de ce tournant se trouve, reflet du sujet libidineux et narcissiquement dédoublé : l’image.

Traces – A quoi ressemblerait une tentative de retracer ces trois courants, la surabondance du Noûs, le contrôle par suggestion, l’image inconsciente ? A un dessin. Un dessin complexe et fragile à la fois. Un dessin qui ne pourrait pas être fait par un seul être humain. Il en faudrait plusieurs, un collectif, une équipe. Mais même à plusieurs : comment retracer le sensible qui se niche désormais dans les interstices du symbolique, du réel et de l’imaginaire ? Interstices qui échappent à la constitution de la psyché et donc au sujet cherchant à les retracer? Qui en échappent par leur vitesse, par leur volatilité et aussi par leur caractère a-humain? La réponse se réfère à ce qui a fait apparaître l’oscillation de ces interstices : le numérique.

Exposition – Par leur projet d’économie vibratoire, Claire Malrieux et Nina Roussière proposent des dessins. Plus concrètement, elles proposent d’appliquer la méthode Grigori Grabovoï® sur le fait d’être devancé par des algorithmes en termes de vitesse et de complexité. Regardons le Trading à Haute Fréquence : il est tellement rapide, qu’en termes de contrôle de ce qui font les algorithmes qui décident le cours des marchés, nous sommes loin d’être maître dans notre propre maison. Claire Malrieux et Nina Roussière proposent de réagir à ce fait par le dessin. Non pas un seul dessin, et même pas un dessin collectif. Il s’agit de dessins faits partiellement par des machines, un amalgame de gestes humains et algorithmiques. Ces dessins figurent comme préludes à une cantate de dessins, une œuvre grandissante qui capte visuellement la voix de la Noosphère. Les deux artistes agissent dans les endroits où la surabondance de pensée, notamment de pensée et de technologie numérique, créée des champs de superposition, des terrains vagues, des lieux flous, superposant voir et croire, savoir et faire. Comment ?

Claire Malrieux – L’artiste qui vient de la sculpture et se dit « non experte » du numérique, propose une approche récitative. Elle transpose les vibrations noétiques, presque comme la science musicale du baroque, pour en faire un récit, un chant visuel célébrant leur grandeur. Elle utilise des dessins qu’elle récupère, soit par demande auprès de scientifiques, soit directement dans le flux des données, par exemple météorologique ou, en l’occurrence, économique en utilisant des diagrammes de Nanex, société qui offre des données de toutes les transactions financières en streaming. Ces « lignes primitives » constituent un vocabulaire de formes qui sera par la suite opéré par un algorithme de façon à produire des dessins hors de son contrôle direct mais en phase avec son geste de transposition. Pour décrire l’expérience visuelle en résultant on pourrait citer ce qui a été dit par Glenn Gould en référence à Johann Sebastian Bach : « Il ne fait jamais de modulation d’une manière conventionnelle, mais donne l’impression d’un univers expansif. »6

Nina Roussière, Stabilisation de business : normalisation de la situation financière#1, 130 x 95 cm, 2015 impression jet d'encre sur papier fine art, fusain, exemplaire unique

Nina Roussière – Pour l’artiste, les technologies numériques sont un outil comme d’autres. Elle les utilise, selon elle, « avec une certaine distance ». Elle insiste sur le fait de ne pas « tout déléguer à la machine », se situe à un endroit où l’outil devient instrument. Instrument réfractaire, comme le saxophone se tient et résiste à la fois au saxophoniste. Il s’agit d’une interaction physique, un corps-à-corps entre artiste et technologie. Du côté de la machine, cela se traduit par une pratique qui la provoque, qui la pousse à ses limites. Concrètement, Nina Roussière construit des algorithmes ou intervient directement sur l’appareil pour déplacer son utilisation prévue. Une imprimante rendra ainsi des lignes scandés. Souvent suit une intervention manuelle qui réagit aux mouvements de l’appareil, qui suit son « souffle », comme l’explique l’artiste. Pour elle, il s’agit « de lui opposer progressivement une micro-résistance ». L’approche rythmique de Nina Roussière se concentre sur les syncopes du dessin. L’artiste les provoque, elle dessine le « jasm » du numérique. Considéré comme mot d’origine du jazz, « jasm » est défini dans un dictionnaire de la langue français de 1860 comme l’expression pour énergie, dynamique, vitalité. Les dessins de Nina Roussière rendent, entre gestes du corps et de la machine, la rythmique du rapport homme – machine. Ils font entendre visuellement une physicalité comparable à celle qui impacte le corps par les beats du jazz.

Tracistes – Si on voulait le positionner dans une histoire de l’art, le projet de Claire Malrieux et de Nina Roussière pourrait être rapproché de ces pratiques qui mettent le corps en résonance aux réverbérations de l’espace, de son histoire et de ses oscillations, comme les danses de Trisha Brown, les tâtonnements de William Anastasi, les dessins vibratoires de Constantin Luser ou les images diagrammatiques de Jorinde Voigt. En regardant les implications socio-économiques, on pourrait remonter jusqu’aux dessins actions de Joseph Beuys. Sauf qu’ici, c’est l’intervention de l’algorithme qui augmente le mouvement traciste actionné par Claire Malrieux et Nina Roussière. Il fait de leurs dessins un instrument comme jadis la photographie : un sismographe captant des fréquences de l’oscillation entre réel, symbolique et imaginaire qui dépassent notre perception.

André Béguin, Dictionnaire technique et critique du dessin, Bruxelles, 1978, p. 389

Pierre Teilhard de Chardin, Le phénomène humain, Editions du Seuil, Paris, 1956, p. 121

https://grabovoigp.wordpress.com/, consulté le 7 avril 2015

Voir George M. Young: The russian cosmists. The Esoteric Futurism of Nikolai Fedorov and His Followers, Oxford, Oxford University Press, 2012

Voir Sigmund Freud, « Une difficulté de la psychanalyse », in Essais de Psychanalyse appliquée, 1927

Glenn Gould par rapport à l’art de la fugue, dans « Jenseits der Zeit », un film de Bruno Monsaingeon, arte, 13Mai 2005

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