Hélène Muheim, Inlassablement ce qui n’est plus

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le niveau des larmes ne cesse de monter - 70 x 100 cm – poudre de graphite et ombres à paupière sur papier

La douceur du désastre.

Un paysage est avant tout une construction, une position, face à un assemblage d’éléments naturels ; de même que le portrait, avant d’être portrait, est un visage. C’est de cette manière qu’il nous revient de découvrir les paysages raffinés d’Hélène Muheim, ses Lignes d’horizon dans lesquelles elle n’investit la page que pour mieux souligner la cohabitation du paysage et de son absence : quelques lignes de crêtes et des sommets enneigés sont coupés horizontalement par une ligne floue et volontaire à la fois, laissant deviner, dans la surface immaculée de la page blanche, d’autres beautés naturelles. Un paysage est donc construction, mais, ici, il est aussi fondamentalement émotion, comme peuvent l’être une mer de nuages ou une épaisse forêt pour les romantiques allemands. « Le cœur de la montagne s’est arrêté de battre », dit un titre évocateur qui suggère un effacement, une disparition, une fin universelle.

Pour autant, avec une douce résignation, le monde continue à vivre lentement, à un rythme amoindri, comme dans un coma : Hélène Muheim représente ainsi, « inlassablement, ce qui n’est plus », et c’est avec patience qu’elle préserve ce qui reste néanmoins, sous les strates de la conscience, dans le souvenir d’un bruissement du vent dans des feuilles d’arbre ou dans celui d’un drame lointain. Pour cela, elle « maquille » ses paysages comme on maquille des paupières, délicatement, en estompant tellement que les pigments ne font plus qu’un avec la finesse de la peau ou celle du papier : « je maquille les reliquats du monde », dit-elle. Ces reliquats, reliques et traces, l’artiste les trouve aussi dans l’histoire de l’art, dans les sources qu’elle utilise pour réaliser ses dessins, que ce soit l’œuvre d’un sombre graveur suisse du 19ème siècle représentant la Vallée de Chamonix, celle du renaissant Joachim Patinir ou encore les paysages à l’arrière plan des tableaux de Léonard de Vinci. Que l’on pense justement aux arrêtes des montagnes bleues de sa Sainte Anne pour saisir la complexité d’un paysage à la fois acéré et léger, violent et mystérieux, en surface et en méandre.

Hélène Muheim dessine aussi des Chimères, les miroirs déformants d’un monde mental dans lequel les formes — pas vraiment organiques, mais plutôt minérales — s’assouplissent se contorsionnent, faisant étrangement penser aux circonvolutions tentaculaires et végétales de l’Art Nouveau. Dans les plis et les strates se cachent des formes : une femme au bonnet d’âne rappelle d’ailleurs qu’il y a de l’humour aussi dans ce travail, du moins une distance sereine face à certaines terreurs. L’une de ces chimères, one more breath, est un souffle : est-ce là un dernier souffle vital ; ou plutôt un souffle créateur, de communication avec les forces cosmiques de l’univers, à l’instar des Bubbles de Roland Flexner ?

Lors de notre rencontre, l’artiste me parle aussi de ses réguliers voyages en Inde, de ses marches solitaires, de la mort d’un frère dans une avalanche il y a bien longtemps : le désastre plane, mais n’assombrit pas. Reste des dessins si délicats qu’ils ne peuvent être réalisés qu’à la lumière du jour.

Léa Bismuth

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