Entretien avec Julien Salaud – Résidence Ackerman + Fontevraud la Scène


Dans le cadre de son actualité, l’ADC a souhaité rencontrer l’artiste français Julien Salaud.

ADC : Julien Salaud, vous êtes un artiste plasticien basé à Orléans et représenté par la Galerie Suzanne Tarasiève à Paris. Vous avez tout d’abord suivi une formation universitaire en biochimie puis en ethnologie. Vous êtes actuellement doctorant à l’université Paris 8 Saint-Denis sous la direction d’Eric Bonnet et Manuela de Barros. Pourriez-vous nous parler de vos axes de recherche théoriques? Comment cette formation pluridisciplinaire nourrit-elle votre pratique artistique?

Julien Salaud : En fait je me suis inscrit en doctorat l’année durant laquelle le Salon de Montrouge a lancé ma carrière : 2010. Du coup, mes études ont été mises de côté, et pour l’instant je n’ai pas prévu de les reprendre. Mais quelque chose de la recherche perdure dans ma façon de travailler, et je crois que mon but est de produire des pièces qui nourrissent l’imaginaire de ceux qui les regardent. Leur imaginaire et leurs sentiments aussi, histoire que chacun puisse construire ses propres histoires, se ré-approprier ses propres sentiments, ses responsabilités propres, actualiser ses rapports à tout ce qui fait nature et environnement : les humains, les animaux, les végétaux, les paysages, les ressources, les étoiles, etc. Aujourd’hui nous déléguons beaucoup de nos responsabilités, je trouve que c’est dangereux parce que celui qui délègue ses propres responsabilités s’offre d’une certaine manière au pouvoir de celui qui les prend en charge. Ca génère aussi une étrange forme d’indifférence à ce qui a été délégué. Je me fous de savoir comment sont tués les animaux que je mange, tant que la viande est bonne et que je peux en manger aussi souvent que je le veux.

Alors bien-sûr, après si je reprends la responsabilité de tuer la poule que je veux manger en ayant développé un sentiment de haine ou de supériorité à son égard, son sort ne sera pas meilleur que dans l’élevage industriel. Ca ne changera donc rien.

Mais si je développe un sentiment d’amour ou de familiarité avec la poule, alors elle aura une vie meilleure, et je ne la tuerai certainement pas sans y réfléchir correctement avant. Là, quelque chose de positif va se passer.

C’est comme ça pour beaucoup de choses : on prend soin de ce qu’on aime. J’essaie de rappeler le pouvoir des sentiments.

ADC : Lauréat du 55ème Salon de Montrouge, en 2010, vous y présentiez plusieurs Dessins automatiques, réalisés au stylo à gel blanc sur papier noir ou sur tirage numérique. Ce médium semble prendre une place particulière dans le développement de votre bestiaire fantastique : c’est un hommage d’une grande complexité graphique à la beauté de l’état sauvage, mêlant l’imagerie scientifique à la création purement symbolique de divinités animales. Vos dessins sont-ils des études pour vos sculptures stellaires, ou bien sont-ils autonomes?

J.S. : Je crois que mon travail fait sens dans sa globalité et dans sa chronologie. Les Dessins automatiques sont des images de transe réalisées sur une période relativement courte (quelques mois en 2007). Et bien entendu, ils ont influencé les premiers Animaux stellaires (2008), qui eux, sont une histoire d’étoiles. Il y a donc quelque chose qui est passé des dessins à la sculpture, j’aime beaucoup ces passages, je les cherche dès que possible et m’y engouffre toujours avec un mélange de peur et de plaisir.

ADC : Vous venez d’achever la résidence Ackerman Fontevraud. L’Abbaye de Fontevraud développe depuis 10 ans une importante activité de programmation liée aux arts visuels, tandis que la Maison Ackerman s’est lancée en 2009 dans une démarche de soutien à la création en fondant une résidence dédiée aux arts plastiques. Ces deux acteurs historiques du Val de Loire ont décidé d’unir leur savoir-faire et imaginent un espace de création inédit sur le territoire : La Résidence Ackerman + Fontevraud la Scène, un seul artiste pour deux lieux. Votre installation dans les caves Ackerman, à Saint-Hilaire-Saint-Florent, intitulée « Fleuve Céleste », sera accessible au public pour une durée de 3 ans, tandis que « La crypte des effraies » composée de quatre installations et d’une sculpture dans les caves de l’Abbaye de Fontevraud, inaugurée le 6 juin dernier, restera en place pour une année complète. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur l’origine du projet?

J.S. : A l’origine du projet il y a un texto. Mathias Courtet est directeur artistique du Kiosque Mayenne, centre culturel très actif de la ville de Mayenne. J’aime beaucoup travailler avec le Kiosque et Mathias est toujours de bon conseil. Il m’a donc envoyé un texto m’invitant à (voire m’intimant l’ordre de) poser ma candidature pour le premier appel à projet de la résidence Ackerman / Fontevraud la Scène. Il faisait partie du jury de sélection et pensait que mon travail pourrait plaire.

Ma galeriste Suzanne Tarasiève s’est donc occupée d’envoyer un joli dossier qui a été retenu. J’ai ensuite rencontré Emmanuel Morin et les équipes Ackerman / Fontevraud, et proposé un projet plus construit : le Fleuve céleste.

Mathias a eu raison de me pousser car le projet a été retenu et d’après les retours collectés auprès de mes proches, le Fleuve céleste est ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent.

Je crois que je suis d’accord. Il s’est passé quelque chose d’assez énorme dans ces caves. Mon équipe d’étudiantes, mon assistante et moi avons passé 27 jours dans un boyau de 65 mètres de long, 7 à 20 de large et 4 à 7 de haut pour planter les 65 000 clous et 45 km de fil de coton qui constituent les dessins. Nous dormions à l’Abbaye de Fontevraud, ce qui était calme et reposant. Heureusement car le travail a été très physique. Je pense que les filles pourront le confirmer : nous avons été très bien reçus, les équipes ont pris soin de nous, et du coup nous avons eu l’énergie de faire ce qui a été fait.

La Crypte des effraies, photo Anne-Cécile Guitard, © Abbaye Royale de Fontevraud / Ackerman, courtesy Galerie Suzanne Tarasiève.

La Crypte des effraies, photo Anne-Cécile Guitard, © Abbaye Royale de Fontevraud / Ackerman, courtesy Galerie Suzanne Tarasiève.

ADC : « Fleuve céleste » et « La crypte des effraies » constituent à proprement parler un dessin spatial, les fils tendus reliés aux clous fixés sur les parois constituant un tracé lumineux et comme le déploiement de votre pratique graphique sur la roche des caves. On songe à Felice Varini et Georges Rousse, qui ont également élargi les pratiques du dessin en jouant sur la perception des volumes et des espaces.

J.S. : Effectivement, avec ce type de travail je me place à la frontière entre le dessin et la sculpture. C’est d’autant plus flagrant dans les caves dont les murs ne sont pas réguliers. Du coup il y a des points d’anamorphoses, des déformations continues qui transforment les images au fur et à mesure qu’on se déplace dans la pièce. La grotte participe activement à l’effet du Fleuve céleste. Je crois que c’est ce qui la rend différente des œuvres précédentes, faites sur des murs lisses.

ADC : Diriez-vous de votre travail qu’il constitue une « mythologie » du vivant?

J.S. : Effectivement, ce que je cherche, c’est une construction qui mène aux légendes. J’aime bien les légendes quand elles n’ont pas de morales, et parce qu’elles donnent des images. Ce sont des récits souples qui s’accordent à beaucoup de formes de personnalités. Les légendes donnent aussi des sentiments. C’est ma façon à moi d’essayer de partager la nature qui nous entoure.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Visuel : photo Mathilde Jouannet et Bernard Stulzaft,© Abbaye Royale de Fontevraud / Ackerman, courtesy Galerie Suzanne Tarasiève.

 

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