Entretien avec Daniel et Florence GUERLAIN


Leiko Ikemura, O.T. (Untitled) Z-87-52 (K-87-73-bb), 1987. Fusain sur papier 48.4 x 34.5 cm. Courtesy Gerhild Kewenig, Palma de Mallorca. Collection Florence et Daniel Guerlain. Crédit photo André Morin

A l’occasion de l’exposition d’un ensemble d’oeuvres issues de leur donation au MNAM au Musée nordique de l’aquarelle en Suède (Nordiska Akvarellmuseet à Skärhamn), l’Agenda du dessin contemporain a souhaité s’entretenir avec Daniel et Florence Guerlain.

ADC : Daniel Guerlain, architecte-paysagiste de formation, vous êtes issu de la cinquième génération de la famille du grand parfumeur Jacques Guerlain, fameux collectionneur de peintres impressionnistes. Immergé dans le milieu de l’art depuis votre enfance, vous avez entretenu des relations amicales avec un groupe d’artistes grâce auquel vous avez également rencontré votre épouse, Florence. Quand et comment votre histoire commune avec le dessin a t-elle commencé?

Daniel et Florence Guerlain : Nous avons toujours collectionné des peintures, des photos, des sculptures, et des dessins. Notre histoire commune avec le dessin date de très longtemps car je suis passionné par ce média qui pour moi est le premier geste de création. Rien entre le cerveau, la main et le papier.

Lorsque n’ayant plus assez de visiteurs dans notre Fondation située aux Mesnuls (un peu trop loin de Paris) nous avons décidé de créer un prix de dessin contemporain destiné aux artistes du monde entier du moment qu’ils aient un lien institutionnel avec la France (musée, école d’art ….) il est évident que nous avons regardé beaucoup plus de dessins et notre œil s’est affirmé.

Très impliqués dans le monde de l’art français et international, vous avez créé votre propre fondation en 1996 – la Fondation d’art contemporain Daniel et Florence Guerlain, dont le siège se trouve aux Mesnuls, dans les Yvelines -, mais vous êtes également membres de la Société des Amis du Musée National d’Art Moderne, et membres actifs de l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français). Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos « missions » en faveur de la création contemporaine?

D. et F. G. : Ce sont des missions de rapprochement entre les collectionneurs, les artistes et le public. En dehors de notre grande implication dans les organismes que vous citez, qui nous permettent de rencontrer des collectionneurs du monde entier et de parler d’artistes que nous avons en commun (cela est chaque fois un merveilleux moment), nous aimons beaucoup être au comité de sélection de Premier Regard qui découvre des artistes sortant ou non de l’école des Beaux-arts et qui grâce aux expositions présentées rue Humblot Paris XV, se retrouvent dans de très sérieuses galeries qui assurent leur promotion.

Nous avons acheté certains artistes qui ont été choisis par le musée national d’art moderne dans le cadre de la donation que nous avons faite.

Vous avez donné 1200 dessins au MNAM en 2012, cette donation ayant fait l’objet d’une exposition en 2013, dont le commissariat a été confié à Jonas Storsve, directeur du Cabinet d’arts graphiques du Centre Pompidou (http://ledessincontemporain.com/otw-portfolio/donation-guerlain-centre-pompidou/). Aujourd’hui, de nombreuses œuvres issues de cette donation sont exposées au Musée nordique de l’aquarelle sur la côte ouest de la Suède (Nordiska Akvarellmuseet à Skärhamn), toujours sous le commissariat de Jonas Storsve, jusqu’au 28 février 2016. Cette exposition inaugure une tournée internationale de votre donation. Quels sont les enjeux d’une telle démarche? Démocratiser le médium du dessin? Transmettre votre passion?

D. et F. G. : Pour nous il fallait que nos dessins puissent être dans de bonnes mains et qu’ils puissent être montrés au plus grand nombre.

Pas d’enjeux spécifiques mais transmettre notre passion.

Le musée national d’art moderne possède un cabinet d’art graphique qui compte quelques 25000 dessins, nos 1200 ont trouvé leur place complétant des séries ou amenant des artistes nouveaux auxquels le musée n’avait pas pensé ou voulu acheter faute de moyens. Je n’aime pas le terme démocratiser qui a un côté péjoratif mais je dirais donner toute sa valeur au dessin qui pour nous est une œuvre à part entière.

Vous avez exposé cet été les dessins des 3 artistes sélectionnés du Prix international de dessin organisé par votre fondation au sein du magasin historique de la Maison Guerlain, avenue des Champs-Elysées à Paris (http://ledessincontemporain.com/otw-portfolio/dessins-contemporains-fondation-daniel-florence-guerlain/). L’exposition, très intimiste, au 1er étage du magasin, laissait les visiteurs découvrir un salon de collectionneur feutré, à l’exact opposé du white cube institutionnel. Daniel Guerlain, était-ce une manière de rendre hommage à votre aïeul? De renouer avec le caractère privé de la collection?

D. et F. G. : Lorsque le Président de Guerlain, Laurent Boillot nous a proposé de montrer les 3 artistes sélectionnés, dont le lauréat du prix de dessin contemporain de l’année 2015, nous avons été très heureux d’être dans ce lieu très feutré qui donnait une importance plus grande à l’aspect intimiste du papier.

L’expérience sera renouvelée dès la fin du salon du dessin en avril prochain.

Les trois artistes du prix du dessin 2016 y seront présentés d’avril à fin juin.

 

Jana Gunstheimer, Methods of Destruction : Landscape with Hagar and the Angel, 2011. Pencil and hot type on different paper 77.5 x 91 cm. Courtesy Conrads, Düsseldorf. Collection Florence et Daniel Guerlain. Crédit photo André Morin.

 

Suite à cette donation au Centre Pompidou, la plus importante qui ait été accordée au Cabinet d’arts graphiques du musée, vous avez dit vouloir entamer une nouvelle collection (lors de l’entretien mené par Jonas Storsve dans le catalogue publié par le Centre Pompidou à cette occasion). Allez-vous toujours fonctionner aussi spontanément, au coup de cœur, ce qui semble caractériser votre collection jusqu’à présent, ou avez-vous d’ores et déjà donné une ligne directrice, élaboré un projet spécifique?

D. et F. G. : Jonas n’avait pas tout pris !

Nous poursuivons la ligne de notre collection dont la caractéristique est la constitution de grands ensembles, de plus en plus liés au prix décernés ; une autre est l’ouverture vers des foyers artistiques peu explorés par le musée dans le passé, comme en témoigne la présence de nombreux artistes russes, chinois, indiens ou pakistanais

La ligne directrice est toujours l’absence ou la présence du corps. Ligne découverte par Yves Lecointre directeur du FRAC Picardie lorsqu’il a présenté notre collection du 10 octobre 2008 au 17 janvier 2009.

Vous êtes également membres de l’association Le Cabinet des amateurs de dessins à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, présidé par le collectionneur genevois Jean Bonna. Par ailleurs le Prix international de dessin de la Fondation Daniel et Florence Guerlain est remis chaque année au moment du Salon du Dessin ancien et moderne au Palais Brongniart, à Paris. Quelle est l’influence du dessin ancien dans vos choix de collectionneurs? Comment cela influence-t-il le regard que vous portez sur la création contemporaine?

D. et F. G. : Le Président de cette Association est maintenant un autre grand collectionneur Daniel Thierry. L’éducation que nous avons reçue nous a permis de découvrir les dessins de maîtres en premier. Je ne pense pas que le dessin ancien influence notre regard sur la création contemporaine, cela se fait naturellement dans le fin fond de notre inconscient à force de regarder. On peut quelques fois retrouver des thèmes, des attitudes, des couleurs qui intriguent et qui rappellent des images (Goya, Schiele,……). La torture de l’âme ou du corps est la même à travers les siècles et peut être rendue dans une même approche même si les façons de faire sont différentes d’un siècle à l’autre.

Vous soutenez la publication d’un ouvrage co-édité par Julie Enckell Julliard, directrice du Musée Jenisch à Vevey (Suisse), et par la revue Roven, dédiée à l’écriture critique sur le dessin contemporain (http://ledessincontemporain.com/otw-portfolio/vers-le-visible-entretien-avec-julie-enckell-julliard/). Que représente pour vous la publication d’un tel ouvrage scientifique?

D. et F. G. : Nous soutenons Roven et la publication de Enckell Julliard car nous avons aussi besoin de référence scientifique. De même que nous avons près de nous Antonio Mirabile qui constate l’état de tous les dessins que nous achetons, nous avons besoin de l’aspect scientifique pour comprendre ce que nous faisons. Collectionneur n’est pas un métier mais cela pourrait en être un car c’est un vrai travail si on fait les choses avec sérieux … Et dans un grand bonheur.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

http://www.fondationdfguerlain.com/FR/

http://akvarellmuseet.org/en/exhibition/guerlain-collection