DRAWING NOW – ENTRETIEN AVEC CHRISTINE PHAL

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A l’occasion de la 10ème édition du salon international du dessin contemporain Drawing Now Paris, L’Agenda du dessin contemporain a souhaité s’entretenir avec Christine Phal.

L’Agenda du dessin contemporain : Christine Phal, vous êtes la fondatrice du salon du dessin contemporain Drawing Now Paris, qui fêtera ses 10 ans cette année, et se tiendra pour la 3ème année consécutive au Carreau du Temple, du 30 mars au 3 avril 2016. Anciennement galeriste et co-directrice, avec votre fille Carine Tissot, de l’agence évènementielle CPCT Arts & Events (fondée en 2009), pourriez-vous nous parler de votre « histoire » avec le dessin?

Christine Phal : Dès que j’ai ouvert ma galerie dans les années 90, j’ai défendu des artistes dont une partie du travail se déclinait sous la forme d’ « œuvres sur papier », j’en ai toujours présenté dans les expositions personnelles de mes artistes, mais aussi dans des expositions de groupe où j’invitais des artistes extérieurs à la galerie. Cela fait donc vraiment partie de mon histoire depuis le début. L’élément déclencheur a eu lieu en 2006, alors que j’étais installée rue Mazarine. J’ai invité Philippe Piguet, que je connaissais depuis longtemps, à monter une exposition dans ma galerie, et sa proposition s’est portée sur le dessin contemporain. Je n’avais pas appréhendé cette dénomination dans sa totalité, et je pensais surtout aux œuvres sur papier, mais il y avait une telle variété de techniques dans ces propositions, que ça a été un vrai déclic. J’avais alors déjà l’idée de monter un salon alternatif, qui propose au public de porter son regard sur la création contemporaine à condition de leur donner quelques clés. Ce côté passeur d’artistes, c’est ce qui m’a toujours intéressé en tant que galeriste, et le faire à la dimension d’un salon faisait partie des sujets sur lesquels je réfléchissais déjà depuis longtemps. Nous avons rediscuté avec Philippe Piguet, et avons constaté qu’il y avait un salon du dessin ancien mais pas du dessin contemporain, et c’était un manque, car beaucoup de galeries ont des artistes qui dessinent. L’idée est née à ce moment-là. Les deux premières années, je les ai menées seule. Puis dès 2009, avec ma fille Carine Tissot,  nous avons créé notre société pour pouvoir développer le salon et y intégrer de nouveaux projets.

ADC : Entre l’édition de 2007 et celle de 2015, le salon est passé de 36 à 73 galeries (l’édition de 2014 étant la plus importante avec 87 exposants), et durant cette même période le nombre de visiteurs a plus que doublé (passant de 10,000 à plus de 20,000 l’année dernière). Comment expliquez-vous cet engouement?

C. P. : Comme personne ne voyait les dessins, ils restaient souvent en fond de galerie, mais il y a aussi eu une évolution du côté des artistes. Toute une génération de jeunes artistes a voulu s’exprimer à travers ce medium après plusieurs années où le concept primait. Ils ont voulu retourner sur l’image, c’était une manière pour eux de trouver une expression qui corresponde à leur époque, et qui permette d’être le référent de ce qui se passe dans la société à travers le dessin, qui est un fabuleux vecteur de sensibilité, et qui possède une vraie force narrative. Parallèlement, les artistes plus âgés qui ont toujours dessiné, ont pu réinvestir ce versant de leur travail. Il y a donc eu une dynamique de la part des artistes. Les collectionneurs aussi ont eu un rôle dans cet engouement. Le dessin est une très belle porte d’entrée pour commencer une collection. Nous avons pu en montrer plusieurs à Drawing Now, comme celle d’Antoine de Galbert, d’Agnès b., ou de Jean-Marc Salomon, qui contenaient de très belles pièces. Cela a servi de révélateur à certaines personnes qui ne pensaient pas forcement au dessin. Et comme le prix est plus accessible, ils se sont laissé tenter. Une nouvelle génération de collectionneurs donc, en parallèle de collectionneurs plus aguerris. C’est un complément de signature dans une collection, à travers le dessin, qui permet d’accéder à des œuvres d’artistes plus importants. On initie cette année le programme « Master Now », où des galeries présentent des dessins plus historiques (de Baselitz, Lüpertz, Jackson, Parmentier…), qui montrent la présence du dessin dans le parcours d’artistes établis. C’est une manière de poser le dessin comme une pratique récurrente, et pas comme un épiphénomène. Pour ces 10 ans, on a fait un parcours qui montrait cet aspect au travers d’une dizaine de signatures affirmées. Cela tient aussi à la maturité de l’évènement, la qualité des galeries invitées… Cette qualité tient par les choix de notre comité de sélection : un de mes souhaits dès le départ était d’avoir un comité de sélection qui ne comprenne aucun galeriste ou membre de l’équipe du salon. Un comité complètement indépendant.

ADC : Justement, bien que Drawing Now reste un évènement commercial avec des enjeux économiques importants pour les galeries, à l’échelle européenne, vous avez su rassembler un nombre considérable de partenaires institutionnels autour du salon, notamment à travers le Parcours Drawing Now (http://www.drawingnowparis.com/le-parcours/). Pensez-vous que le succès de ce salon réside là, dans cette cohésion entre le secteur privé et le monde institutionnel?

C. P. : Dès le début, beaucoup d’institutions, de cabinets d’arts graphiques – principalement allemands – ont visité le salon. Ceux-ci s’y sont intéressés parce qu’une particularité des cabinets d’arts graphiques allemands est qu’ils exposent le dessin du 16siècle jusqu’à la période contemporaine. Ils le voient comme une continuité dans l’histoire de l’art. Ces conservateurs qui avaient l’habitude d’aller au salon du dessin ancien prennent désormais une journée de plus pour venir aussi chez nous. Il y a une vraie transversalité dans ce medium, et une possibilité pour ces conservateurs de s’intéresser à des époques variées. Cela a créé un pont entre public et privé.

Nous avons aussi été très rigoureux dans la manière dont nous avons mis en parallèle des événements dans les institutions. Un parcours autour du dessin a été mis en place dès la deuxième année, pour fédérer les événements dédiés au dessin contemporain ayant lieu à la même période. Très vite les institutions se sont mises au pas du dessin au mois de mars. Tous ceux qui ont une affinité pour ce medium (le Centre Culturel Suisse, le Musée de la Chasse, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, la Fondation d’entreprise Ricard …) se sont positionnés sur ce calendrier avec le salon du dessin. Ce parcours permet à des collectionneurs, qui ne prennent pas forcément toujours le temps, d’aller visiter une exposition dans ces lieux-là et de les découvrir ou redécouvrir. Cette ouverture et cette mise en avant de ces expositions ont participé à ces échanges entre public et privé. C’est une chose en laquelle je crois beaucoup. Je viens du privé au départ et je pense que les œuvres doivent circuler plus librement. D’un lieu qui s’affiche plus purement commercial à un lieu plus institutionnel qui en même temps offre une possibilité d’expression, de par la taille de ces lieux. C’est ce qui nous intéresse aussi. Le dessin se déploie d’une manière différente de celle d’un stand, qui a plus de contraintes formelles.

Cela a donné aux institutions l’envie de sortir des pièces de leurs collections, ou de faire une exposition particulière a ce moment-là, pour permettre ces va-et-vient entre notre évènement et leurs expositions.

ADC : Pour les 10 ans du Salon, deux évènements viennent s’ajouter à la programmation : vous avez mentionné Master Now, vous organisez également le symposium international du dessin contemporain, qui se veut un état des lieux du médium, sous la présidence de Monsieur Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. L’ambition de Drawing Now serait-elle de s’inscrire dans l’histoire du dessin contemporain? Comment voyez-vous le salon dans 5 ans? Dans 10 ans?

C. P. : Nous essayons de favoriser la reconnaissance du dessin comme œuvre a part entière. Master Now sert à montrer sa présence dans le travail d’artistes reconnus. Le symposium est aussi issu d’un certain nombre de questionnements. Dès la deuxième année, nous avons organisé des entretiens d’artistes et des conférences pour traiter un certain nombre de sujets. Nous avons constaté que beaucoup de gens s’y intéressaient.Pendant ces deux jours nous en abordons une partie. Que ce soit l’exposition du dessin, comment le collectionner, quels sont les lieux de référence du dessin, comment enseigne-t-on le dessin, qui sont les chercheurs qui font des recherches plus formelles (d’où ce partenariat avec le Labex)… Vous parliez de reconnaissance institutionnelle : il est important de noter que le Ministère de la Culture et de la Communication nous a entendu et a aidé à financer ces deux jours de symposium pour lui donner plus de résonance et permettre d’inviter des personnes référentes au niveau mondial. Ce symposium était une vraie volonté de permettre au public de rencontrer les acteurs de ce milieu, les commissaires, les artistes, les institutionnels… Toutes ces personnes se connaissent parfois juste de nom, et peuvent se croiser ici de manière plus formelle sur ce qui les rassemble et les divise. Cela permet une véritable plateforme d’échanges.

Le travail qu’on a fait rend ce salon de plus en plus international, c’est important parce que cela permet aux galeries de présenter des artistes qui ne sont pas forcement montrés sur des foires traditionnelles. Les collectionneurs avertis ou les amateurs n’ont pas non plus le temps de faire toutes les manifestations qui ont lieu dans le monde. L’idée d’avoir un moment fort à Paris autour du dessin, qui permette de rassembler les meilleures galeries internationales qui présentent les artistes les plus intéressants autour du dessin contemporain, est clairement notre objectif. Pour les collectionneurs européens (nos visiteurs sont Français, Belges, Allemands, Suisses, Italiens…), cette manifestation leur permet, en un lieu, d’avoir un vrai panorama sur le dessin contemporain.

Entretien mené par Guilhem Monceaux

http://www.drawingnowparis.com/